Algérie : Comment les acteurs locaux peuvent créer de la richesse à haute valeur ajoutée – Entretien avec Abderrahmane HADEF – CEO Intelligence Vector Consulting, ex-Président de la Chambre de Commerce Titteri Médéa

Interview réalisée le 18 Décembre 2019

Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Monsieur Hadef, avant de commencer notre entretien, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Abderrahmane Hadef : Je suis consultant en développement économique spécialisé dans le développement local et la business intelligence. Ancien Président de la chambre de commerce et d’industrie du TITTERI Médéa. Président du conseil d’affaire Algéro-Malaisien. Représentant de la CACI au niveau de l’ASCAME à BARCELONE. Chef d’entreprise dans le Bâtiment et la Logistique. Ancien cadre dans l’amont pétrolier à Sonatrach. Mon parcours académique fait que je suis ingénieur d’Etat en génie électrique de l’INELEC Boumerdes, titulaire d’une PGS en marketing à l’INPED Boumerdes et d’un MBA exécutif à MDI Alger/EDHEC Lille.

Je souligne dans cet entretien, la nécessité du développement local qui reste, selon moi, un important levier pour la relance économique de l’Algérie, à condition de bien connaitre les potentialités des régions et de mettre en place une cartographie des pôles d’excellence régionaux.

CADE : En Algérie, la croissance du PIB a atteint 1,4 % en 2017, 1,5 % en 2018 et a conservé le même rythme de progression au premier trimestre de 2019, selon une analyse établie par la banque mondiale, laquelle souligne également une légère augmentation de la croissance hors hydrocarbures de 3,4 % et 3,9 % sur les mêmes périodes. Quelle est votre interprétation concernant l’évolution du PIB de l’Algérie ?

Abderrahmane Hadef : La première remarque à faire est que cette évolution est complètement en déphasage par rapport aux potentialités du pays. Ceci est dû principalement à la structure de notre économie, qui est depuis longtemps fondée sur un modèle rentier. Ce-dernier, étant régi par une vision administrative archaïque, qui a comme seules rubriques le couple Recettes/Dépenses avec une logique de distribution et de capture de la rente. Par conséquent, la croissance économique, en Algérie, dépond de considérations commerciales (le prix du Baril sur le marché mondial), mais aussi de ses ressources non renouvelables en hydrocarbures.

Pour revenir au chiffres avancés sur le taux de croissance du PIB, je dis que la meilleure des interprétations est que ces données nous renseignent sur la vulnérabilité de notre économie, qui a toujours été maintenue de façon artificielle à travers un modèle tiré principalement par la commande publique. Autrement dit, l’Etat a constamment injecté de grandes sommes d’argent pour créer de la croissance.

CADE : Est-ce que cette progression s’accompagne d’un réel mécanisme de création de richesse ?

Abderrahmane Hadef : Absolument pas. Car, comme je viens de le mentionner plus haut, cette progression est surtout le résultat d’un mécanisme basé sur l’injection de fonds provenant du secteur des hydrocarbures, pour un semblant de soutien de croissance à travers une commande publique dans des secteurs non créateurs de richesse tel que le BTPH, l’agro-alimentaire et l’industrie de montage des équipements électroménagers, dont la valeur ajoutée est pratiquement négligeable.

D’ailleurs, la création de richesse n’a jamais été une finalité pour les gouvernants en Algérie. Idem concernant la valeur du travail, où nous avons toujours privilégié la notion de l’emploi par rapport à celle du travail. La préoccupation, c’était d’insérer les chômeurs et les demandeurs d’emplois dans des postes, au détriment du travail et de la productivité. C’est un phénomène culturel. Du fait, que l’état s’est toujours considéré comme riche et n’avait nullement besoin, que le peuple travaille et crée de la richesse. D’ailleurs, c’est à cause de cela que la majorité des entrepreneurs, lorsqu’ils veulent se lancer dans un projet de création d’entreprise, leur seul et unique souci c’est de capter le maximum de parts relativement à la rente distribuée par l’Etat. Cela a fait qu’on se retrouve, aujourd’hui, avec une communauté business composée principalement d’affairistes et non d’Hommes d’affaires.

CADE : Pourriez-vous nous présenter une cartographie des acteurs économiques en Algérie ?

Abderrahmane Hadef : Etant un fervent défenseur du développement économique local, je dis que cette option peut être considérée comme un véritable levier lié au renouveau économique de l’Algérie.

On ne peut pas continuer à gérer un pays aussi étendu que l’Algérie (plus grand pays en Afrique, dans le monde Arabe et dans le bassin méditerranéen) avec une centralisation ultra-bureaucratique. À mon humble avis, il est temps de définir et de mettre en place une vraie politique de développement local.

Le tissu économique algérien s’est développé sans aucune vision stratégique. Actuellement, celui-ci contient près de deux millions d’entreprises tous secteurs confondus. La grande majorité d’entre elles, soit près de 95%, sont des TPE, dont près de 50% s’activant dans le secteur des services (en général le commerce), et moins de 10% dans l’industrie. D’où, la faible participation de la composante industrielle dans le PIB (avec un taux de 5%).  La majorité relève du secteur privé et sont des entreprises familiales.

Depuis l’ouverture économique, durant les 90’s, et le fameux Plan d’Ajustement Structurel (PAS) imposé par le FMI, on constate un renversement de statistique entre les secteurs public et privé. Ce-dernier, s’est nettement développé durant les dernières décennies avec une forte concentration sur la partie nord du pays, créant ainsi un déséquilibre conséquent dans la cartographie économique. Ce qui a durement entravé le développement de l’arrière-pays, malgré les différents dispositifs d’encouragement pour promouvoir les régions dans les haut-plateaux et le grand Sud. Ce manque d’attractivité est dû essentiellement à l’absence d’un vrai programme de développement local préalablement étudié et conçu selon les potentialités de chaque région.

CADE : Quelles sont, d’après vous, les conditions favorables à l’épanouissement des entreprises locales, et donc à la création de richesse à haute valeur ajoutée ?

Abderrahmane Hadef : À mon avis, la condition la plus importante à l’égard de l’épanouissement des entreprises locales est d’avoir une bonne gouvernance. Quel que soit le territoire ou la région, qu’on veut considérer, il y aura toujours du potentiel à valoriser et des atouts à faire valoir. La réussite de cette mise en valeur réside dans la qualité de la gouvernance locale. Il en va de la responsabilité de l’ensemble des acteurs locaux de mettre en place un plan de développement en cohérence avec le patrimoine de la communauté locale, et ainsi d’aller vers l’exploration de nouvelles richesses pour un épanouissement durable.

Pour cela, il faut que l’interaction entre les acteurs impliqués dans la gouvernance locale (élus locaux, administrations locale et centrale, les représentants du monde économique, etc.) soit positive, et aussi optimisée en permanence. Cela représente un grand défi aux yeux des pays en développement, lesquels disposent d’une gouvernance locale souvent déficiente, à l’inverse des pays développés qui eux possèdent une gouvernance locale nettement plus efficace. 

CADE : Quel peut-être, selon vous, le positionnement des entreprises publiques sur l’échiquier socioéconomique algérien ?

Abderrahmane Hadef : Je pense que mis à part certains secteurs dits stratégiques comme les hydrocarbures, la santé, ainsi que les télécoms, pour des raisons de souveraineté, il faut éviter toute discrimination entre entreprises publiques et privés. Il est nécessaire de laisser le marché évoluer naturellement. Ainsi, la survie de l’entreprise relèvera de sa capacité à faire face aux enjeux du marché par la compétitivité et l’innovation. Il faut donc cesser de soutenir les entreprises publiques déficitaires, lesquelles sont devenues des gouffres financiers au détriment de la concurrence et de la performance.

CADE : Pour conclure, selon vous, comment l’État doit concevoir une stratégie inclusive, prenant en compte l’ensemble des acteurs économiques locaux, afin de lancer les premiers jalons d’un modèle économique local adapté et performant ?

Abderrahmane Hadef : L’Algérie est entrée dans une phase de changement de système de gouvernance dans tous les domaines (Politique, économique, social, etc.). Cette évolution est sensée apporter un mode d’organisation et de gestion des affaires publiques basé sur une vision moderniste et ambitieuse.

Pour cela, il faut mettre en valeur et utiliser efficacement tous les atouts qu’offre ce grand pays. Une relance économique performante et bien réfléchie doit être placée au cœur de cette mutation.

Un renouveau économique permettant à l’entreprise de devenir le principal acteur et créateur de richesse, et aux régions d’en être une source. Ainsi, une stratégie de développement des régions doit faire l’objet de réflexions et de débats pour aboutir à un nouveau modèle de développement Local durable et équitable. Un Modèle qui jouera un rôle moteur dans la relance économique. Un Développement qui permettra une émancipation sociale et économique des régions.

Mais au-delà de la stratégie et de la vision, le maillon le plus important à mon sens reste la phase de mise en œuvre. D’où l’impératif d’associer et d’impliquer les acteurs locaux dans la conception de ce modèle qui donnera plus de consistance à l’aspect opérationnel.

Par souci de cohérence et d’équilibre, ce modèle fera appel à un ensemble d’outils tels que les schémas d’aménagement des territoires, la loi régissant la gouvernance et la gestion des collectivités locales, le code des impôts dans sa partie fiscalité locale, etc. Ce modèle devra reposer sur le concept de démocratie participative.

Les acteurs locaux (élus, administrateurs, opérateurs économique, etc.) deviendront les principaux acteurs pour la gestion des affaires économiques. La création de ce que j’appelle le Conseil Local pour l’Economie (CLE) serait fortement indiquée. Un conseil qui aura à piloter l’ensemble des actions du développement local, dont les missions seront plus opérationnelles qu’administratives. C’est à cet organe que devra revenir la définition des priorités économique des régions. Aussi, ce sera au CLE de mettre en place un plan de communication pour promouvoir l’attractivité de sa région et la valorisation des potentialités locales (attirer plus d’investisseurs et de capitaux).

L’amélioration du climat des affaires devient par conséquent une des principales préoccupations du CLE. Le conseil doit agir continuellement pour le déverrouillage des contraintes administratives et bureaucratiques. Il veillera sur la modernisation de l’administration locale pour qu’elle devienne un facteur d’encouragement et non un élément bloquant. Le conseil travaillera sur la densification du tissu économique à travers la simplification des procédures de création d’entreprises (TPE et PME). Il veillera également à l’instauration d’une parfaite transparence dans l’accès aux divers commandes et marchés.

Interview réalisée par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique .

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