Jair Bolsonaro et la nouvelle géopolitique du Brésil – Interview de Christophe Ramon

Interview réalisée le 05 Aout 2019

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Pourriez-­vous vous présenter ?

Christophe Ramon : Après une licence en Histoire à la Sorbonne, je me suis spécialisé sur la géopolitique du Brésil et tout particulièrement sur la relation frontalière de l’Oyapock. Mes recherches m’ont amené à séjourner longuement au Brésil et notamment en Amapá (Etat fédéral d’Amazonie brésilienne, jouxtant la Guyane Française). Après deux années d’études doctorales, j’ai décidé de faire un MBA dans la prestigieuse Ecole de Guerre Economique, pour me former dans un domaine tout aussi passionnant, l’intelligence économique. Mon parcours universitaire et professionnel m’ont conduit à me centrer sur les aires culturelles lusophones et hispanophones, en Europe du Sud mais aussi en Amérique latine. Parlant couramment l’espagnol, le portugais et l’anglais, je reste convaincu que le multiculturalisme et l’ouverture sur le monde restent les meilleures clés pour appréhender la complexité de notre époque.

CADE : Dans quel contexte politique s’inscrit l’élection du nouveau président Jair Bolsonaro ?

Christophe Ramon : Le 1er janvier 2019, avec la prise de fonction du nouveau président Jair Bolsonaro, le géant latino-­‐américain entame un nouveau tournant dans son histoire. Le Brésil a subi de lourdes perturbations depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016. La révélation des multiples scandales de corruptions (mensalão, Lava Jato) additionnés à l’aggravation de la conjoncture économique et la profonde crise sociétale brésilienne, attestent d’un affaiblissement du pouvoir exécutif. C’est dans un système politique divisé et à bout de souffle que l’élection de Bolsonaro s’inscrit. S’ajoute à cela un contexte d’inégalités socio-­‐économiques et d’insécurité qui jusqu’à présent contraste fortement avec l’image d’un Brésil progressiste et « émergé ». Rappelons que le Brésil reste dans le Top 20 des pays les plus violents de la planète avec le triste record mondial d’homicides (64 000 homicides enregistrés officiellement en 2017).

Malgré les fortes critiques médiatiques exprimées contre l’actuel président Bolsonaro, celui-­‐ ci a été élu démocratiquement et a su tenir un discours séduisant. L’ancien militaire de 64 ans a su convaincre grâce à une communication efficace centrée sur les questions de sûretés, de liberté et de patriotisme. Il n’hésite pas non plus à revendiquer l’importance du divin en affichant sa foi, contentant de ce fait une grande majorité de brésiliens influencés par un fort contexte de religiosité ainsi que par les courants évangéliques, dont le président est lui-­‐même très proche. Souvent qualifié de « Trump tropical », le nouvel homme d’Etat mène une politique imprévisible et difficilement classifiable. L’homme politique manie des idées très contrastées, oscillant entre libéralisme économique, volonté souverainiste, conservatisme et progressisme social. En dépit d’une étiquette de « fasciste » et de nombreuses maladresses, tel que son discours devant le club Hébraïque de Rio de Janeiro, Bolsonaro a néanmoins démontré par son élection, sa grande connaissance du peuple brésilien.

La tâche qui attend le nouveau président est ardue, on peut distinguer trois défis majeurs : redresser l’économie, combattre la corruption et faire reculer la violence qui ensanglante le pays. Comme l’a dit un jour le célèbre musicien et « père » de la bossa-­‐nova, Tom Jobim, « O Brasil não é para principiantes » (le Brésil n’est pas un pays pour débutants). Bolsonaro va devoir confirmer aux 55% de brésiliens qui ont voté pour lui, que ce choix est à la hauteur des urgences socio-­‐économiques et des ambitions géopolitiques.

CADE : Qu’en est-­‐il de la nouvelle trajectoire du Brésil sur la scène internationale ?

Christophe Ramon : Il est clair que le Brésil de Bolsonaro semble emprunter une trajectoire radicalement différente de celle qu’a connu le pays depuis le début du XXIème siècle.

Dans les années 1990 sous le mandat du président Fernando Henrique Cardoso, le géant latino-­‐américain a initié un mouvement d’ouverture et d’affirmation de sa position sur la scène mondiale. Cette période a aussi apporté une stabilisation économique du pays grâce au Plan Real, donnant au Brésil un équilibre et une attractivité pour les capitaux étrangers. Ces efforts ont été poursuivi avec énergie dans les gouvernements suivants. En effet, c’est avec le très charismatique président Luiz Ignacio Lula Da Silva, que la Politique Extérieure Brésilienne (PEB) atteint son plus haut niveau de développement. Cependant, cette affirmation du Brésil dans le système international, n’a pas trouvé de réelle continuité avec le deuxième gouvernement de Dilma Rousseff, ni celui de Michel Temer.

Depuis l’élection de Bolsonaro, une grande incertitude pèse sur l’avenir de la PEB. Pour Bolsonaro la politique étrangère brésilienne doit être « désintoxiquée »  d’une  idéologie socialiste néfaste pour le pays. La perception de la place du Brésil dans le monde pour le président se caractérise par la nécessité de s’aligner avec les USA. Ce positionnement, bouleverse l’échiquier géopolitique mondial et dévoile un nouvel axe : Bolsonaro-­‐Trump. Une stratégie politique à l’opposé des précédents gouvernements de gauche -­‐ à l’exception de celui de Michel Temer -­‐ qui œuvraient pour inscrire le Brésil dans un monde multipolaire indépendant de l’influence des Etats-­‐Unis. Parmi les faits marquants de son début à la tête du pays, Bolsonaro exprime la volonté de se rapprocher d’Israël et de transférer l’ambassade du Brésil de Tel Aviv à Jérusalem. Les pays arabes ont quant à eux peu apprécié la manœuvre. En novembre 2018 la délégation égyptienne a annulé la visite officielle du ministre des Affaires étrangères du Brésil, Aloysio Nunes. D’importants effets négatifs pourraient se faire ressentir sur les exportations brésiliennes de viande Hallal, un secteur où le Brésil est actuellement leader. Convaincu de l’importance stratégique de son voisin américain, Bolsonaro a ouvert l’accès de la base de lancement de satellites d’Alcantara, de même qu’il a accepté de perdre le statut de pays émergent à l’OMC. Un choix qui conforte la vision libérale du gouvernement brésilien. De son côté, Trump a désigné le Brésil comme allié majeur des Etats-­‐Unis hors-­‐ OTAN, ce qui renforce la relation Brasilia -­‐ Washington et la coopération dans le domaine de la défense.

Dans un autre registre, le Brésil a indiqué qu’il pourrait se retirer de l’Accord de Paris (2015) ainsi que du Pacte mondial sur les migrations, signé en 2018 par Michel Temer. Pour Ernesto Araújo, le ministre des Affaires étrangères, il est urgent de déconstruire le multilatéralisme qui selon lui, répond à une idéologie « marxiste » contraire aux intérêts de l’Occident chrétien. L’opinion du chancelier sur le cas du climat révèle fort bien la position du pouvoir exécutif brésilien. S’exprimant sur son blog, Araújo déclare que le « climatisme – idéologie du changement climatique -­‐ n’est qu’une tactique globaliste pour instituer la peur et obtenir plus de pouvoir »1. L’Accord de Paris est par ailleurs un élément clé dans la poursuite des négociations entre le Mercosud et l’Union européenne. Le président français Emmanuel Macron a annoncé qu’il renoncerait à toute adhésion si le Brésil ne prenait pas ses responsabilités vis-­‐à-­‐vis de l’environnement ainsi que des normes sanitaires. Sans tirer de conclusions hâtives, on constate que Bolsonaro ne semble pas beaucoup s’intéresser à l’Europe, malgré la présence sur son sol d’un grand nombre d’investisseurs, notamment français.

Du côté des relations sino-­‐brésiliennes, tout n’est pas au beau fixe non plus. Alors que les USA et la Chine sont au cœur d’une profonde crise géopolitique, Bolsonaro multiplie les commentaires agressifs en direction de l’Empire du Milieu, dont il se méfie de l’appétit conquérant. Pour autant, la Chine reste à ce jour le premier partenaire commercial du Brésil mais aussi un investisseur important dans les mines, les infrastructures, l’agrobusiness, l’énergie et la banque (55 milliards de dollars entre 2003 et 2018, selon une source brésilienne). Il y a fort à parier que Bolsonaro se montre beaucoup moins conciliant que Lula dans ses relations avec le géant asiatique, dont la pression commerciale avait déclenché une

« reprimarisation » de l’économie brésilienne, affaiblissant l’industrialisation. Face aux besoins de son marché intérieur, la Chine développe des accords de libre-­‐échange avec d’autres pays de la région, devenant ainsi le premier concurrent du Brésil en Amérique latine. Autant d’indices, qui laissent à penser que la Chine n’hésitera pas à changer d’allié si le Brésil n’arrive plus à faire face à sa demande.

Dans une ambiance plus régionale mais ô combien urgente, vient la crise du Venezuela. A ce propos Bolsonaro a exprimé son soutien en février dernier à Juan Guaidó, l’opposant de Nicolás Maduro. Par cette déclaration, Bolsonaro affaiblit la médiation de la diplomatie brésilienne qui cherche avant tout à éviter un conflit de type « Guerre froide ». La Chine, la Turquie et surtout la Russie (du côté de Maduro) ne voient pas d’un bon œil le soutien de Guaidó par le Brésil, tandis que Trump menace le Venezuela d’un embargo. En outre, la situation est d’autant plus critique pour le Brésil qui partage une frontière de 2.200 km avec le Venezuela. A ce jour, plus de 100.000 vénézuéliens se sont réfugiés dans l’Etat voisin du Roraima, où la cohabitation est particulièrement difficile avec la population locale.

Devant l’actuelle orientation de la PEB, beaucoup s’inquiètent de ne pas percevoir de ligne stratégique cohérente. Pour autant, il est nécessaire de nuancer ce sombre tableau et de ne pas envisager l’avenir du Brésil par le seul prisme des propos du président. Rappelons que Bolsonaro se revendique comme l’héritier du « pragmatisme responsable » du Général Ernesto Geisel dont la doctrine politique a permis l’émergence d’un grand nombre de secteurs industriels stratégiques brésiliens. C’est le cas de l’industrie d’armement, de l’aéronautique avec Embraer ou encore de l’énergie avec les bio-­‐carburants et l’hydroélectricité. De surcroit, parmi les axes de la doctrine de Geisel, figurait la fin de la subordination politique du Brésil envers les USA. Contrairement aux idées reçues, le rôle des militaires dans l’histoire et la construction du Brésil a aussi été un important facteur de développement.

C’est pourquoi, sans occulter les maladresses diplomatiques et l’inexpérience de Bolsonaro en matière de politique étrangère, attendons de voir le bilan de son mandat et laissons aussi une chance à l’influence de l’entourage militaire du président. On peut citer à cet égard, l’ancien général quatre étoiles et actuel vice-­‐président, Hamilton Mourão. Face aux excès médiatiques du président, Mourão semble s’être construit un rôle de diplomate en modérant les diatribes de Bolsonaro. L’homme de dialogue travaille sans relâche à l’apaisement des tensions avec la Chine, Israël ou encore le Venezuela.

CADE : Comment s’inscrit le Brésil au sein d’une perspective de développement régional sud-­‐américain et quid de la coopération Sud-­‐Sud ?

Christophe Ramon : La politique de Bolsonaro semble entrainer le Brésil dans virage à 180 degrés. Tout le processus d’intégration régional sud-­‐américain ainsi que la coopération Sud-­‐Sud peuvent être amenés à changer en fonction des prochaines actions du Brésil.

Il faut bien prendre conscience que nous sommes face à deux conceptions du monde qui s’opposent. Les gouvernements de Lula et de Dilma Rousseff défendent un Brésil leader et intégré au sein de sa région, en accord avec une rhétorique de solidarité. Cette dernière constitue le fondement moral à partir duquel émerge la dynamique de coopération entre les pays du Sud et l’articulation avec les organisations internationales. Des pratiques dont l’intérêt stratégique a déjà été démontré lors de la présidence du Parti des Travailleurs (PT). Lula a su créer, temporairement du moins, un axe Sud-­‐Sud entre l’Amérique latine, le Moyen-­‐ Orient et l’Afrique où il a notamment ouvert 19 ambassades. On lui doit le renforcement d’une autonomie régionale avec la CELAC (Communauté d’Etats latino-­‐américains et Caraïbes) mais aussi l’UNASUR (Union des nations sud-­‐américaines) regroupant le Mercosud et la CAN (Communauté andine). Le bilan de la politique de l’ex président de gauche est aujourd’hui certes discutable, mais il est le seul à avoir porté le Brésil à un tel niveau de rayonnement international et d’intégration régionale. La dextérité de sa diplomatie, a permis au Brésil d’expérimenter un équilibre subtil entre les différentes forces politiques socialistes latino-­‐ américaines et les Etats-­‐Unis.

Bolsonaro quant à lui, défend une vision tout à fait différente de la situation. Pour lui, le Brésil doit poursuivre une logique ultra-­‐libérale, initiée par son prédécesseur, Michel Temer et s’aligner avec les puissances du « Nord » d’où cette volonté de se rapprocher des USA et d’intégrer l’OCDE, dont Trump a promis l’appui. L’actuel président brésilien est tout à fait conscient de l’importance de la dimension régionale mais pas de la même manière que ses prédécesseurs. Sa première visite officielle a d’ailleurs été l’Argentine, pour s’entretenir avec son homologue argentin, Mauricio Macri. Bolsonaro désire redonner au Mercosud son esprit commercial et souhaite dépolitiser cet instrument, qui selon lui a été détourné de sa fonction économique première en se transformant en outil de coopération politique. C’est dans cet élan libéral que Paulo Guedes, ministre de l’Economie, souhaite réformer le Marché commun sud-­‐américain.  Surnommé  le  «  Chicago  boy  »,  en  héritage  de  sa  formation  néolibérale américaine, Paulo Guedes préfère que le Brésil renforce son rôle d’exportateur de commodities (vers la Chine et les USA, par exemple) plutôt que de produire des biens manufacturés à destination de ses voisins. Son intention est de réduire les coûts et d’assouplir le cadre règlementaire du Mercosud pour permettre plus de négociation d’accords commerciaux. En déstructurant l’organisation du Mercosud, c’est l’ensemble du bloc économique qui risque d’être affaibli. Le Mercosud réalise en décembre 2018, la somme non négligeable de 34 milliards de dollars, juste avec ses quatre partenaires principaux (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay). Ce montant équivaut à 45% de ce que négocie le Brésil avec les 28 pays européens. L’importance du Mercosud apparaît comme un enjeu économique évident pour le corps diplomatique brésilien, à en juger par les récentes déclarations en faveur de la poursuite de l’intégration régionale. Une inquiétude moins partagée par l’exécutif brésilien, qui semble se focaliser sur sa stratégie globale.

Dans un tel contexte, il est possible d’anticiper un recul du leadership brésilien au sein de la région ainsi qu’un long désert politique pour ce qui est de la coopération Sud-­‐Sud. De même qu’il  est  fort  probable  de  voir  émerger  dans  le  continent  sud-­‐américain,  un  nouveau rapprochement entre pays conservateurs tels que la Colombie de Iván Duque, le Chili de Sebastián Piñera ou encore le Paraguay de Mario Abdo. Des affinités qui devraient réaffirmer le rôle des pays de l’Alliance Pacifique (Mexique, Colombie, Pérou, Chili), qui -­‐ à l’exception du Mexique -­‐ ont une proximité idéologique avec les USA. Le vent est donc en train de tourner à droite et de nouvelles lignes de forces vont redessiner le visage de l’Amérique latine en 2019.

Interview réalisée par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique

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