La criminalité transnationale et le blanchiment d’argent, quels modes opératoires ? – Entretien avec M. David Weinberger, Chercheur à l’Institut National des Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice (INHESJ)

Interview publiée le 03 Mai 2020

CADE : Bonjour Monsieur David Weinberger. Avant d’entamer le fond de l’interview, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ? 

David Weinberger : Je suis un sociologue français, je travaille à l’Institut National des Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice (INHESJ) comme chercheur sur des problématiques criminelles depuis plus de 10 ans.  L’INHESJ dépend du service du premier ministre français. Je travaille plus particulièrement sur ce qui est criminalité transnationale et blanchiment d’argent.

CADE : Vous êtes un chercheur-spécialiste dans l’analyse des trafics illicites de drogues, de la criminalité transnationale et du blanchiment d’argent. Pourriez-vous nous définir ces pratiques universelles ?

David Weinberger :  Dans le champ de la criminalité qui est effectivement universel et qui date depuis que les Hommes existent, travaillent et vivent ensemble, la criminalité acquisitive se distingue des autres criminalités qui sont passionnelles et accidentelles, puisque c’est une criminalité qui cherche l’enrichissement. Donc, il y’a une logique de profit qui apparait depuis toujours chez des gens qui vont donc capter une partie des échanges économiques de manière illégale et se faire plus d’argent parce qu’ils ne payent pas d’impôts et ne suivent pas les règles imposées par les États.

Cette criminalité s’est beaucoup renforcée avec l’apparition d’interdictions et de prohibitions sur des produits de consommation de types drogues et d’alcools, par exemple. Et on sait que la criminalité transnationale a commencé à se structurer en deux étapes : la première autour de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis dans les années 1930 et la deuxième autour de la prohibition des drogues illicites aux Etats-Unis, puis dans le monde entier à partir des années 1970.

À partir de cet énorme marché illégal généré par ces produits, s’est créé un certain nombre d’organisations qui parallèlement à la globalisation des échanges ont réussi à avoir une action internationale pour avoir la possibilité d’organiser leur trafic sur plusieurs pays et même dans plusieurs régions du monde. Cette réalité a accompagné la globalisation des échanges par la création d’une économie parallèle, laquelle est devenue aussi internationale. Ainsi, conséquemment aux flux financiers colossaux engendrés par ces activités illégales, est apparue la problématique de la sécurisation des revenus du crime. A la suite de cela, les criminels sont devenus de plus en plus actifs sur ce qu’on appelle le blanchiment d’argent, qui consiste à occulter les origines frauduleuses de l’argent pour pouvoir l’utiliser normalement et surtout pour éviter de se le faire confisquer par la justice.

CADE : Quels sont les principaux acteurs du crime transnational ? et quels sont les acteurs émergents ?

David Weinberger : Il existe une histoire des groupes criminels, qui évolue relativement à certains faits historiques, avec la prise en compte des contextes économiques et sociologiques, donc cela n’est pas fixe à l’identique  des organisations légales de tout type telles que les entreprises ou les groupes politiques. Il y a des groupes criminels qui apparaissent, qui prennent de l’ampleur et qui disparaissent sur la base d’un jeu concurrentiel ou encore de l’action répressive. Il est donc vrai, que concernant la criminalité transnationale on va pouvoir parler de modèles anciens, les plus connus étant certainement les mafias italiennes, parce qu’il y’en a eu plusieurs, avec notamment la Cosa Nostra et désormais la ’Ndrangheta, qui est plus influente que la Cosa Nostra depuis quelques décennies.

On peut également parler de groupes criminels de type mafieux qui sont historiquement implantés depuis des dizaines d’années, voire des centaines d’années comme en Asie, où on a, par exemple, les organisations criminelles japonaises ou les Triades chinoises, qui sont aussi des groupes historiquement très implantés.

De manière générale, on s’est rendu compte que les groupes criminels se développent plus facilement parmi les populations qui ont des diasporas, donc qui ont des liens internationaux, notamment commerçantes, ou les populations proches des frontières.

Tout cela a historiquement favorisé l’émergence de ces groupes criminels, et plus récemment de nouveaux acteurs sont apparus et qui sont venus concurrencer les anciennes organisations criminelles d’une manière relativement directe. Ce qu’on observe, c’est qu’il y a une diffusion vers de nouvelles parties du monde où est apparu de nouveaux groupes criminels très influents. On peut citer le cas de l’Amérique du Sud, avec des groupes très puissants qui se sont renforcés, notamment avec le trafic de cocaïne à partir des années 80, mais il y a aussi des groupes criminels, en Afrique, dont les groupes nigérians qui sont, aujourd’hui, même s’ils sont apparus il y a quarante ou cinquante ans, devenus des groupes criminels extrêmement influents avec une implantation observée sur les cinq continents. Ces-derniers, bénéficient à la fois d’une population très nombreuse, puisque le Nigéria est un pays où il y a de fortes inégalités de richesse et une très forte population, mais aussi d’un positionnement historique et géographique, qui leur a permis de s’implanter. Aujourd’hui, on sait qu’ils sont très présents, en Amérique du Sud, dans des pays tels que le Brésil. Mais également, en Amérique du Nord, sur le territoire étasunien, où ils coexistent en créant des alliances avec des groupes criminels traditionnels tels que la mafia italienne. Ils ont également une présence sur le continent asiatique comme en Afghanistan par exemple, premier producteur d’héroïne au monde. On peut dire présentement que les groupes Nigérians font sans doute partie des organisations criminelles qui ont cette ampleur.

CADE : Le marché criminel en France et dans le monde occupe une place importante. Quels sont les différents secteurs d’activités de ce marché illégal ? et leurs poids financiers sur les économies française et mondiale ?

David Weinberger : C’est un sujet assez complexe mais de manière générale les estimations s’accordent à dire qu’entre 10 et 25% du PIB peut être capté par de l’illicite. Cet aspect illégal peut aller de certaines infractions très fréquemment utilisées comme le travail non déclaré, c’est à dire payer votre babysitter sans le déclarer jusqu’à avoir une entreprise de bâtiment qui ne déclare pas ces ouvriers. Cela peut également être de l’optimisation fiscale, c’est quand les gens qui gagnent de l’argent légalement essayent de moins payer d’impôts. Enfin, c’est l’économie criminelle. Dans tout ce paquet-là, on serait entre 10 et 25% du PIB selon les régions, en sachant qu’on part du principe que les pays les plus touchés par la corruption sont généralement ceux qui ont le pourcentage d’économie criminelle le plus important par rapport à leur PIB.

CADE : Le blanchiment d’argent est une étape importante pour sécuriser l’utilisation de l’argent du crime. Comment s’organise-t-il En général ? et quel est son coût ?

David Weinberger : Ça serait très long de décrire tous les types d’organisations, disons que traditionnellement c’était intégré au système bancaire local au travers d’entreprises légales et de cacher les origines frauduleuses des flux financiers. Aujourd’hui, on voit l’apparition d’autres méthodes dites de compensation qui permettent d’éviter en partie les contrôles croissants émanant des Etats et du système bancaire. Rajouter à cela l’apparition ou l’utilisation d’autres types de ressources à haute valeur financière comme l’Or, qui sont beaucoup plus difficilement traçable que les liquidités ou les virements bancaires. Concernant le pourcentage, c’est extrêmement variable. Traditionnellement on était plutôt autour de 25% mais actuellement on a identifié des modèles qui sont à moins de 5% ou même 0% sur des modèles où des blanchisseurs se faisaient de l’argent notamment sur l’évolution du cours de l’Or.

CADE : Avez-vous des exemples de blanchiments ? (Notamment celui identifié par la D.E.A « Drug Enforcement Administration », appelé le : B.M.P.E) ?

David Weinberger : Les forces Anti-drogue et anti-blanchiment américaines ont identifié depuis quelques décennies le fait que les narcotrafiquants utilisaient différents moyens pour transporter leur cash, le rapatrier et le blanchir. La plupart de ces moyens, passe par l’achat de produits de consommation courante, qui sont exportés vers le pays où l’argent doit arriver. On achète des produits légaux dans le pays qui représente le lieu de vente de la drogue, qu’on revend légalement dans le pays où est implanté le groupe criminel producteur générant un bénéfice blanchi en monnaie locale. Cette logique-là qui est surnommée « compensation » a été identifiée avec des systèmes complexes qui ont été appelés B.M.P.E pour « Black Market Peso Exchange ». Peso, puisque c’est à la fois la monnaie qui est utilisée en Colombie (Peso colombien) pour la cocaïne provenant de ce pays. Mais aussi, au Mexique (Peso mexicain), qui exportent cette drogue aux Etats-Unis. Donc, ils ont effectivement développé ces modèles de transfert des flux financiers provenant du négoce de cocaïne. Cette méthode appellée « compensation » de manière générique est un système mondial : d’autres organisations criminelles utilisent dans d’autres continents tels que l’Afrique, l’Europe et l’Asie.

CADE : Lutter contre la criminalité transnationale est quelque chose de très complexe, à votre avis, comment la communauté internationale doit-elle s’organiser pour lutter efficacement contre la criminalité transnationale ? et quels sont les différents moyens à mettre en place ?

David Weinberger : Je dirais qu’il existe un axe central, qui est la coopération au niveau international, vu qu’on est face à un phénomène international vis-à-vis duquel les pays doivent collaborer pour pouvoir améliorer leurs méthodes de lutte contre ces organisations criminelles internationales. Cela passe par les échanges d’informations jusqu’à arriver au stade de la coopération pour des enquêtes, ce qui est essentiel. Le deuxième point, c’est d’accompagner une police qui soit plus stratégique et réactive, ce qui revient à dire accompagner un mouvement ou les actions de police sont guidées par une analyse scientifique des évolutions de la criminalité, en d’autres termes ça serait d’avoir de meilleurs yeux pour les États afin de mieux comprendre cette criminalité qui évolue très vite.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique

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