«La Guerre Économique fait rage en Afrique», Entretien avec M. Régis Loussou Kiki, Auteur et Co-Fondateur du Cabinet Régis & Associés

Interview publiée le 04 Septembre 2019

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour M. Régis Loussou Kiki, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs?

Régis Loussou Kiki : je suis Gabonais; j’ai un troisième cycle en gestion et administration des entreprises et diplômé de l’EGE de Paris et de sciences-Po Paris. J’ai animé et coordonné les relations entre le secteur public et le secteur privé et publié plusieurs articles sur les enjeux et les défis de l’Afrique. Je suis cofondateur du Cabinet d’intelligence économique Régis & Associés.

CADE : Vous êtes l’auteur du livre « La guerre économique fait rage en Afrique». Qu’es ce qui vous a poussé vers la réalisation de cet ouvrage ?

Régis Loussou Kiki : Si on dresse une carte des conflits en cours, l’Afrique est de loin le continent qui vient en tête de liste. Sous le vocable «conflits» il faut bien sur distinguer les guerres, les troubles, les agissements relevant du banditisme ou encore le terrorisme. En fait l’appellation «violences politiques» est la plus à même de refléter la réalité africaine. Quiconque se penche sur l’Afrique pour en scruter l’aspect sécurité est frappé de vertige. De la Libye à l’Afrique du Sud, le répit semble être un tabou. Sous de multiples formes, la violence est présente. Au-delà d’une complexe étude criminologique, un mot vient tout résumer, une véritable plaie pour le continent: l’instabilité. C’est partager les conclusions de mes réflexions et recherches avec ceux qui s’intéressent au devenir de l’Afrique. L’Afrique ne peut sortir de cette situation que si les africains eux-mêmes prennent la mesure de la situation et des enjeux du moment.

CADE : Le titre de votre livre s’appuie sur le concept de «guerre économique», comment pourrait-on en apporter une définition adaptée aux réalités du continent africain?

Régis Loussou Kiki : Suivant une conception largement répandue aujourd’hui, la guerre économique est apparentée à une concurrence économique exacerbée, dans laquelle les coups les moins loyaux sont permis. La difficulté de cette définition est qu’elle ne permet pas de distinguer la guerre économique de la compétition et de la concurrence économiques. L’enjeu pour les États est d’améliorer leurs situations relatives dans la hiérarchie économique mondiale. L’adage bien connu en matière de diplomatie est encore plus vrai en économie, les États n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts! malheureusement l’Afrique ne transforme pas, ou peu, elle extrait, produit, elle n’a pas son indépendance énergétique et agricole. Elle est prisonnière de ses vieux démons issus de son histoire: corruption, mono-industrie, élites immuables, incapacité à choisir son modèle économique.

CADE : Les foyers de conflits, au sein du continent africain, sont multiples. Pourriez-vous nous présenter une cartographie des acteurs ayant une présence permanente dans les différents conflits en Afrique?

Régis Loussou Kiki : l’Afrique est un théâtre d’opérations permanent, mouvant sur tous les fronts. Le contrôle des matières premières détermine les affrontements politiques. Les extrémismes viennent brouiller les cartes entre terrorisme islamique, nationalisme, ethnicise. L’Afrique ne cesse de monter en puissance, elle est forte de 1,1 milliard d’habitants répartis sur ses 30,3 millions de km2 . C’est un marché colossal, enjeu d’une guerre économique où s’affrontent les pavillons américains, chinois, russes, indiens, turques, des multinationales qui œuvrent dans des secteurs stratégiques clés comme les matières premières, la santé, l’énergie, les télécommunications. Au-delà des États, de leur situation politique, géographique, stratégique, c’est sur le terrain des ressources économiques que se dessine la véritable carte de l’Afrique. Les principaux acteurs sont les États ou les multinationales à la recherchent des parts de marchés et des positions concurrentielles confortables. Ils opèrent au niveau des États ou des instances internationales par la création des barrières non tarifaires ou par diverses contraintes économiques ou politiques.

CADE : Vous faites le constat que l’économie africaine est prisonnière de la corruption et de la mono-industrie. Que proposez-vous comme pistes de réflexion en vue d’une résolution définitive de ces deux problématiques?

Régis Loussou Kiki : L’Afrique ne transforme pas, ou peu, elle extrait, produit, elle n’a pas son indépendance énergétique et agricole. Elle est prisonnière de ses vieux démons issus de son histoire: corruption, mono-industrie, élites immuables, incapacité à choisir son modèle économique. L’Afrique cherche des solutions, change son image et s’urbanise à très grande vitesse. Elle est en train d’imaginer son futur, de ne pas sombrer dans le scénario catastrophe. Le statu quo ne pourrait que lui nuire, alors se pose la question des nouvelles idées, pas seulement technologiques, mais aussi structurelles et économiques.La puissance africaine passe par la sécurité de ces citoyens, la possibilité d’investir sans craindre un bouleversement politique, sans devoir passer par la corruption ou le soutien à un pouvoir rentier.

CADE : Vous vous êtes interrogé sur les capacités du continent à innover et à faire de sa structure démographique un véritable atout. Dans cette optique, comment créer les conditions favorables à la mise en place de mécanismes fondés sur l’innovation ouverte impliquant les populations africaines dans le développement de leurs pays ?

Régis Loussou Kiki : Imaginer l’Afrique de demain est un exercice difficile. L’Afrique cherche des solutions, change son image et s’urbanise à très grande vitesse. Elle est en train d’imaginer son futur, de ne pas sombrer dans le scénario catastrophe. Le statu quo ne pourrait que lui nuire, alors se pose la question des nouvelles idées, pas seulement technologiques, mais aussi structurelles et économiques. L’impact des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) dans l’économie africaine.Le microcrédit a été poussé en avant et montré comme une solution en Afrique, sur le modèle du sous-continent indien.L’Afrique pourrait être en revanche un laboratoire d’innovation bancaire, la finance privée est un véritable enjeu d’avenir. Trop peu impliqué aujourd’hui, le secteur bancaire est engagé dans une mutation accompagnée par les moyens mobiles de paiement ou de crédit. La difficulté de voir l’Afrique comme un laboratoire d’innovation est dû à son absence de structure. Faire progresser le développement de l’Afrique à travers les hommes, la technologie et l’innovation.

CADE : Vous abordé l’instabilité politique, qui favorise la migration des jeunes vers l’Occident. Que faut-il faire dans l’immédiat pour maitriser ce phénomène de fuite des jeunes populations africaines fortement utiles au développement du continent?

Régis Loussou Kiki : Le continent africain est voué à l’explosion de sa population. Selon les prévisions des chercheurs en 2100 plus de quatre milliards d’Africains peupleront la planète contre 1,3 milliards en 2019. L’avenir s’annonce complexe et lié à cette expansion qui fera de l’Afrique un poids lourd démographique équivalant à l’Asie dont la population est appelée à stagner (4,5 milliards en 2019). Les interrogations sont cruciales et multiples. La question migratoire en est une, mais aussi la capacité d’innover, la possibilité d’absorber cette population, de la faire vivre et d’en faire un atout. On fait le constat que l’Afrique n’est plus une terre que ses habitants rêvent de fuir pour atteindre Amérique ou Europe comme autrefois. Elle change son image, certains de ses États deviennent des terres d’immigrations. Le continent apparaît jeune et voué à l’avenir, à l’innovation.Il faut donner à ces générations un but et un avenir au sein de leurs patries. Car la question à se poser reste celle de leur place actuelle dans leurs sociétés. 40% de la population du continent a moins de 15 ans en 2019 et plus de la moitié ont des hauts potentiels. La situation est différente selon les pays, mais ils sont souvent des laissés pour compte qui ne peuvent agir que sous la coupe de leurs aînés.Carlos Lopes, l’économiste Bissau-Guinéen ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique de 2012 à 2016, pose un regard lucide sur la situation et les attentes de la jeunesse africaine : «on a d’un côté des pays réformistes qui transforment leur économie et répondent aux aspirations de leur population, et de l’autre des pays statiques, comme l’Algérie et le Soudan, qui ont des difficultés à réformer, ce que la jeunesse ne supporte plus. Impatiente, elle veut des débouchés et aspire à la modernité.»

CADE : Pour finir, quel est votre regard sur l’évolution des relations entre l’Afrique et les trois puissances mondiales que sont la Chine, les États-Unis et l’Europe?

Régis Loussou Kiki : Continent riche, continent jeune, continent digital, continent mondial avec sa diaspora, l’Afrique est tout cela, riche de promesses et de craintes. Continent fracturé, continent divisé, continent criminalisé, continent encore colonisé par l’économie, autant de réalités avec lesquelles il faudra compter. L’Afrique est un tremplin pour la Chine afin de dessiner sa carte de la mondialisation. Pour les États-Unis c’est le lieu d’affrontement avec Pékin. La guerre commerciale que se livre les deux puissances est souvent ramenée à une histoire de droits de douane. En fait sur le continent africain les deux belligérants ont un champ de bataille idéal. Les relations entre l’Afrique et l’Union Européenne sont trop émotionnelles, trop ancrées dans l’histoire coloniale, ce qui constitue le terreau de la méfiance et du ressentiment.Pour que leurs relations s’améliorent, les deux parties doivent pouvoir aborder ouvertement les points de désaccord et les aspects plus stratégiques émanant d’intérêts clairement énoncés.Il semble nécessaire de repenser les rapports entre les pays africains, l’Europe, la Chine et les États-Unis en remettant à plat les relations avec ces superpuissances. Mais un raisonnement continental apparaît complexe et difficile à mettre en œuvre face aux superpuissances et pays émergents.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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