L’économie algérienne : état des lieux et perspectives – Entretien avec Hamid Temmar , Economiste et Ex-Ministre de l’Industrie et de la promotion des Investissements

Entretien publié le 22 Février 2020

Présentation de l’Economiste Hamid Temmar :

Professeur, ancien doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques à l’Université d’Alger. A travaillé pendant 20 ans aux Nations Unies comme Conseiller interrégional spécialisé dans les domaines du développement et de la gouvernance économiques. Il a été plusieurs fois Ministre en Algérie dans différents gouvernements (de 1999 à 2010)

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Quels sont les enjeux économiques de l’Algérie en vue de la situation actuelle?

Hamid Temmar : L’Algérie a un seul enjeu économique stratégique la Production. L’objectif immédiat et essentiel est la relance de la production nationale. L’Algérie importe une très large part de sa consommation et pratiquement la totalité de ses moyens de production. Ces importations sont financées largement par les exportations des hydrocarbures. En conséquence, il ne faut pas être grand économiste pour comprendre qu’il s’agit pour l’instant de faire démarrer ou redémarrer l’appareil de production existant, le renouveler pour améliorer sa productivité pour satisfaire dans l’immédiat le marché intérieur et en même temps considérer les espaces d’exportation. Il faut comprendre qu’il n’y a pas d’autres stratégies et toutes les analyses avancées de ci de là ne servent pas à grand chose. Il s’agit de produire ou en termes plus savants de créer de l’offre pour satisfaire la consommation nationale et/ou exporter.

CADE : L’Algérie, dispose-t-elle de capacités stratégiques suffisantes pour aller au delà de la malédiction des ressources naturelles et ainsi construire un système économique performant ?

Hamid Temmar : Largement. Cependant, il s’agit de définir les termes de « stratégique » et d’économie « performante ». Nous allons définir « stratégique » comme « critique » et « performante » comme économie en mesure de créer de la croissance endogène. Dans ce cas, on peut citer concrètement au moins quatre facteurs pouvant mener à une économie performante. Le pays dispose des ressources naturelles stratégiques que sont les hydrocarbures qui ne sont pas épuisées, d’une infrastructure institutionnelle moderne et d’un Etat aguerri à la gestion publique, d’une armée importante de cadres formés (plus ou moins mal ou bien) mais rapidement disponibles dans tous les domaines de la technologie et du management et enfin, facteur important mais négligé, l’Algérie appartient à une région très développée et est liée à l’Europe, économiquement et culturellement. Ce sont là des avantages fabuleux si tant est qu’une stratégie et un cadre  de gouvernance vertueux peuvent les mettre en œuvre.

La question n’est, donc, pas celle de l’existence de facteurs mais celle de l’existence d’une stratégie et de politiques de mise en œuvre et par ailleurs d’un cadre de fonctionnement de l’économie nationale vertueux Autrement dit, le problème est celui d’aller rapidement aux réformes qui transformeraient l’économie.

CADE : Quelles sont les actions concrètes et immédiates pour relancer l’économie nationale?

Hamid Temmar : Là, encore, il faut savoir ce que l’on entend par « concrètes » et « immédiates ». Des actions immédiates pour « relancer » l’économie, c’est à dire faire de la croissance et créer de l’emploi immédiatement ? J’ai bien peur qu’il n’y en ait pas. Toutes les propositions que j’entends sont des propositions de politiques macro économiques. Elles suggèrent une approche budgétaire rationnelle, une politique monétaire plus rigoureuse, un taux de change qui traduit l’état historique de la Balance des Paiements. Ce type de politiques constituent des propositions de « stabilisation » de l’économie et non de « relance de la croissance ». Elles visent à amener l’économie à fonctionner dans un cadre soutenable, elles entraineraient fatalement un ralentissement de la croissance (déjà faible), des pertes d’emploi, une baisse du pouvoir d’achat. Mais il faut bien souligner qu’en l’état actuel de détérioration de la situation économique et du fait de la gestion désastreuse de l’économie pendant ces cinq dernières années, ces politiques sont nécessaires. Le problème alors est de savoir si elles sont faisables dans l’immédiat c’est à dire acceptables par la société étant donné la situation politique que vit notre pays.

Maintenant, il y a toute une série de mesures concrètes qui peuvent être prises pour mettre l’économie en état de redémarrer. Le redémarrage de l’économie comprendrait deux dimensions. Une première dimension est donc la stabilisation de l’économie, c’est une entreprise qui coûte certes mais qui peut être rendue soutenable si le cadre de gouvernance réalise une inclusion acceptée par tous les partenaires. Une deuxième dimension implique une série de mesures qui permet une transformation de l’économie nationale, à même de créer dans les cinq années à venir, un cadre de fonctionnement de l’économie vertueux qui permettrait le reprise d’un processus de croissance endogène soutenu et durable. Qui permettrait ainsi la mobilisation des facteurs stratégiques dont on parlait tout à l’heure.

Dans ce cas, l’immense challenge est de formuler d’une manière claire et de mettre en œuvre d’une manière déterminée les mesures qui permettraient la transformation du cadre de fonctionnement de l’économie nationale en un système vertueux. On comprend que ces mesures sont, pour reprendre un terme à la mode, de nature structurelle. Il est bien entendu que la nécessité de réformes structurelles a été avancée par de nombreux économistes. Le problème est de savoir quelles sont ces politiques structurelles. Je n’ai lu nulle part de propositions concrètes et claires de ce que seraient ces politiques structurelles. Le problème est donc d’identifier ces politiques, de les formuler, de les opérationnaliser. et surtout de les concrétiser.

Pourtant ces mesures ont bien été définies, formulées et inscrites dans des Lois  et des Décrets de 2002 à 2008 mais elles ont disparu à partir de 2009 pour laisser place à une gestion à vue hasardeuse de l’économie nationale. Il est vrai que les prix des hydrocarbures donnaient le vertige !

CADE : Comment l’Algérie peut mettre en place un dispositif de diplomatie économique (IDE, Impor-Export) pour le développement de son commerce extérieur.

Hamid Temmar : Le Commerce est un échange de valeurs ajoutées incorporées dans des biens matériels et immatériels et par ailleurs un échange de capitaux. Pour exporter et avoir des échanges développés, il faut que l’Algérie produise et produise des biens exportables. L’Algérie peut certes importer (pour l’instant) de la valeur ajoutée et de la technologie extérieure mais ses exportations sont limitées à des biens primaires dont le prix baissent.

Cela peut rendre donc la question superfétatoire, sur les deux plans des biens et de l’investissement. Cependant, en restant optimiste, les marges de manœuvre existent. En ce qui concerne les biens, dans l’immédiat, plus que l’industrie, l’agriculture peut être un espace de développement de biens exportables. en même temps que le volume de produits dérivés des hydrocarbures. En ce qui concerne les Investissements, contrairement à ce qu’on pensait alors, l’Algérie a toujours eu besoin de capitaux étrangers, même lorsque les ressources en devises étaient abondantes car nous n’avions ni l’expertise ni la technologie et nous aurions pu précisément lles acquérir comme l’ont fait tous, je dis bien tous les pays en développement en voie d’émergence.

Il faudrait donc reconstruire une politique de relations internationales qui donneraient la primauté à la production, l’investissement, à l’acquisition de la technologie, à son implantation dans le pays pour qu’elle soit absorbée et maîtrisée par nos ingénieurs. Nos avons un Accord d’Association avec l’Union Européenne, l’Algérie est membre de la Zone Arabe de Libre Echange, La Chine peut être un partenaire important. A l’Algérie d’en faire des leviers pour amener les investissements nécessaires et avec eux la technologue et la compétitivité.

Interview réalisée par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Economique

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