Les défis sécuritaires du Sahel – Entretien avec Nicolas Normand, Conseiller Diplomatique, Ex-Ambassadeur de France au Mali, auteur de « Le Grand Livre de l’Afrique »

Entretien publié le 15 Février 2020

Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Monsieur Nicolas Normand, avant d’entamer le fond de l’interview, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Nicolas Normand : Je suis Nicolas Normand, ma formation est scientifique (normalien et ingénieur agronome), j’appartiens également à la promotion « Léonard de Vinci » de l’École nationale d’administration (ENA/1985). Ancien diplomate et auteur du « Grand Livre de l’Afrique » publié fin 2018 aux éditions Eyrolles. J’ai consacré la plus grande partie de ma carrière à l’Afrique. J’ai été en poste successivement à Washington, Pretoria, Bamako, Brazzaville et Dakar, comme ambassadeur de France dans ces trois derniers postes. J’ai aussi été dans plusieurs cabinets ministériels et directeur pour l’international de l’institut des hautes études de défense nationale. Actuellement, je suis analyste des conflits en Afrique subsaharienne. Je précise bien que n’étant plus en fonction, je m’exprime à titre personnel

CADE : Le Sahel est une terre de défis sécuritaires importants à l’échelle du continent africain, où le conflit y paraît sans fin. Selon vous, quels sont les acteurs internes de la région ?

Nicolas Normand : Le Sahel traverse une crise qui ne cesse de s’aggraver depuis 2012, année d’une sécession du nord du Mali, alors dominée par des groupes djihadistes et d’un coup d’Etat à Bamako. Malgré l’intervention de l’armée française sur place depuis 2013 et malgré l’accord de paix et de réconciliation au Mali paraphé en 2015 à Alger, l’insécurité s’est étendue au centre du Mali, puis au Burkina-Faso, au Niger et tend à être désormais connectée avec la faction de Boko-Haram au Nigéria se réclamant de la « province d’Afrique de l’Ouest de l’Etat islamique ».

Les analystes s’accordent en général à considérer que l’insécurité qui tend à devenir hors contrôle a pour origine principale la fragilité des Etats-nations sahéliens, désormais rentrés en crise. L’Etat, en tant qu’ensemble de structures contrôlantes et administrant un territoire est devenu de plus en plus inopérant et dysfonctionnel, de vastes étendues et des populations étant quasiment abandonnées à leur sort, sans protection armée, sans administration ni services publics de base. Dans ce « Far West sans shérif », des groupes armés ont pu se former, alimentés par le ressentiment ou l’avidité. Les motivations sont donc diverses : trafic, banditisme, séparatisme, lutte de clans entre seigneurs de la guerre, syndicalisme de la Kalachnikov pour arracher de nouveaux droits. L’extrémisme religieux a exploité aussi ces conflits, en leur donnant souvent un cadre idéologique. Il s’agit d’une crise de l’Etat.

Dans un tel contexte, on a assisté à un resserrement sur des affinités de proximité, tribales ou ethniques, alimentées aussi par des concurrences anciennes pour l’exploitation des ressources naturelles, par exemple des différends ente agriculteurs et pasteurs pour les mêmes terroirs. Des communautés qui auparavant surmontaient ces conflits par des arbitrages et des traditions n’y parviennent plus avec l’augmentation très rapide de la population et la raréfaction des ressources due au changement climatique. Les djihadistes tendent à s’ingérer aussi dans ces situations sous prétexte d’égalitarisme religieux et de défense des pasteurs exploités et des « cadets sociaux » victimes des hiérarchies anciennes. Il s’agit d’une crise de la nation, celle-ci étant définie comme un ensemble de valeurs communes liées au passé partagé et au projet de vivre-ensemble.

CADE : On recense des risques de nature diverse dans les différents pays constituant le Sahel. Pourriez-vous nous présenter un état des lieux ?

Nicolas Normand : Il est difficile d’aboutir à une stratégie commune, claire et commune aux Etats de la région et aux pays occidentaux (principalement la France) qui interviennent militairement en soutien des armées locales, malgré les efforts en ce sens (concertation à haut niveau, coordination, force conjointe du G5 Sahel etc.). Cela est dû à la situation d’urgence et la dégradation sécuritaire. En outre, la situation présente est le résultat de décennies de politiques inappropriées tant de la part des Etats sahéliens que de leurs partenaires internationaux. Le renforcement des fonctions régaliennes (armée, police, justice, fiscalité…) a été trop longtemps négligé au profit de besoins immédiats et d’une aide au développement étrangère contournant largement les Etats, ainsi souvent délégitimés auprès de leur population et déresponsabilisés. La part beaucoup trop importante de l’économie informelle ne payant aucun impôt a asséché les finances publiques incapables d’assurer le fonctionnement de forces de sécurité et de justice à la hauteur des besoins.

CADE : Les occidentaux et certaines pays africains, dont le G5 Sahel, coopèrent en vue d’arriver à un état de stabilité permanent dans la région. Pourrions-nous parler de stratégie cohérente, conçue et mise en œuvre de manière coordonnée par les différents acteurs présents au Sahel ?

Nicolas Normand : Lors de l’intervention française de janvier 2013, demandée en urgence par les autorités maliennes alors qu’un regroupement des forces djihadistes menaçait de déferler vers Bamako, l’idée était que certains groupes touaregs pouvaient aider à combattre les djihadistes, grâce à leur connaissance du terrain. Le MNLA, « mouvement national de libération de l’Azawad » initialement allié aux djihadistes puis en conflit avec eux prétendait ainsi à un rôle positif.

La réalité est différente : la crise du nord Mali est en partie une crise inter-Touaregs, entre l’aristocratie de la tribu des Ifoghas (région de Kidal) et leurs « tributaires » ou « Imghads », traditionnellement dominés dans une hiérarchie sociale devenue obsolète. La démocratisation du Mali menaçait le pouvoir des nobles féodaux Ifoghas par la loi du nombre et l’élection des Imghads aux postes de responsabilité. Ceci explique largement les séparatistes du MNLA et le loyalisme de la majorité des Imghads qui préfèrent les règles de la démocratie malienne.

Il s’ajoute à cela les divisions anciennes et les rivalités entre les différentes confédérations touarègues : les Oulliminden, par exemple, ont refusé le projet séparatiste. Aujourd’hui, il existe différents groupes armés touaregs aux agendas bien distincts : MNLA, GATIA (groupe d’autodéfense Imghads et Alliés, anti-MNLA), HCUA (ex-séparatiste à tendance islamiste), MSA (Touaregs Daoussaks), sans compter Ansar Dine, groupe djihadiste dirigé par le féodal Ifoghas Iyad Ag Ghali. Il est dangereux de s’allier à l’un de ces groupes : ce serait se faire instrumentaliser dans des conflits locaux. Il convient aussi d’éviter tout soutien aux séparatistes, ce qui serait une ingérence inacceptable pour Bamako.

CADE : Les Touaregs sont des habitants historiques de la région, ont une connaissance très poussée de la bande sahélienne et des conflits qui l’animent. Ne croyez-vous pas qu’ils peuvent constituer un allié incontournable pour la pacification de la région ? Pensez-vous qu’il y ait en ce sens des démarches entreprises avec les touaregs ? Si oui, lesquelles ?

Nicolas Normand : Comme indiqué précédemment, les Touaregs ne forment nullement un ensemble homogène. En outre, il est contreproductif de vouloir s’allier avec une communauté parmi d’autres. L’Etat doit rester neutre, « au-dessus de la mêlée » et égal pour tous, au service du bien commun.

CADE : À votre avis, quelle est la perception de la population locale en ce qui concerne la présence de soldats étrangers ?

Nicolas Normand : S’agissant de la perception par la population locale des forces étrangères appelées par leur gouvernement, il faut prendre en compte plusieurs éléments. De manière générale, et en particulier chez les intellectuels, il peut y avoir un sentiment d’humiliation à constater que l’armée nationale et la gendarmerie ne sont pas en mesure de traiter elles-mêmes les questions sécuritaires, spécialement lorsque cette situation se prolonge des années.

Cependant, il convient à mon avis de distinguer plusieurs cas : dans les zones rurales souffrant directement de l’insécurité et des attaques des groupes violents extrémistes, la présence et l’intervention de la force française Barkhane est fortement appréciée et sollicitée. Mais dans les grandes villes et à l’abri du danger, des minorités activistes manifestent contre la présence de forces française. Leurs arguments sont que ces forces ne chercheraient en réalité pas à aider le Mali contre les terroristes mais auraient un » agenda caché » du genre exploiter économiquement de supposées richesse minières locales. Bien évidemment, cela est sans rapport avec l’activité militaire et ceux qui prêtent foi à ce genre d’idée complotiste devraient plutôt se demander pourquoi les militaires français ou d’autres pays occidentaux ne sont pas alors plutôt présents dans l’Est de la RDC (Congo-Kinshasa) où des bandes armées exploitent et pillent de riches gisements miniers avérés. 

CADE : Pourriez-vous nous parler du rôle actuel de l‘Algérie et de l’accord d’Alger ?

Nicolas Normand : Le rôle de l’Algérie a fait l’objet d’une certaine incompréhension. Ce sont des citoyens algériens, certes rebelles et fugitifs, qui ont déclenché la crise de 2012 en s’alliant aux séparatistes touaregs maliens et aux militaires touaregs revenus de Libye en 2011. Il s’agit du GSPC algérien installé au nord du Mali depuis 2000, devenu AQMI en 2007. Le lien entre ces éléments disparates a été assuré par Iyad Ag Ghali. Bien que les autorités algériennes s’en défendent, de nombreux observateurs pensent que Iyad a bénéficié d’un certain appui de services algériens. Cette ambiguïté est fortement ressentie dans la région. Il s’ajoute à cela l’absence d’intervention militaire de l’Algérie contre les djihadistes algériens présents au nord du Mali et la non-participation de l’Algérie au G5-Sahel. Or, il sera difficile de combattre les extrémistes violents sans un appui effectif de l’Algérie.

En revanche, sur le plan diplomatique, le rôle de l’Algérie a été très apprécié en tant que leader de la médiation de l’accord de paix et de réconciliation au Mali, paraphé à Alger en 2015 et dit « accord d’Alger », même si cet accord connait depuis une application laborieuse. Il vise à désarmer les groupes signataires non djihadistes et à répondre à certaines de leurs revendications.

CADE : Selon vous, quel est le rôle que peut jouer l’État algérien dans la résolution du conflit sahélien ?

Nicolas Normand : L’Algérie joue un rôle diplomatique important et utile en présidant la médiation internationale dans l’accord de paix et de réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger, qui concerne les groupes non djihadistes du nord. En revanche, il peut paraître regrettable que les autorités algériennes ne jouent apparemment aucun rôle militaire au Sahel contre les groupes violents extrémistes, alors même que ces derniers sont initialement issus de l’Algérie et constitués d’Algériens ayant refusé le processus de concorde nationale. Les forces armées algériennes seraient théoriquement en mesure, si les autorités algériennes le souhaitaient, d’aider les pays du Sahel, par exemple en étant un membre ou un partenaire de la force conjointe du G5 Sahel.

CADE : Enfin, selon vos expériences et votre compréhension des faits relatifs au conflit sahélien, quelle stratégie préconisez-vous pour une sortie de crise durable ? Et, avec quels moyens ?

Nicolas Normand : Une stratégie de sortie de crise suppose une action longue et en profondeur pour s’attaquer aux causes, aux racines de la crise. Il faut certes un volet sécuritaire pour combattre les groupes armés qui attaquent la population comme les représentants de l’Etat. Mais il faut aussi que les populations ne soient pas livrées à l’abandon et à la merci des groupes armés. Il faut que la jeunesse locale ait un autre choix que la quasi obligation de se soumettre aux groupes armés. Pour cela, il faut redresser la gouvernance centrale et les fonctions régaliennes. Il faut d’abord que les pays sahéliens aient des ressources suffisantes, notamment fiscales, pour entretenir une armée efficace, une justice intègre et respectée. Cela suppose d’élargir la perception des taxes et impôts au secteur économique actuellement informel. Il faut ensuite que l’administration et les services publics puissent se déployer sur tout le pays, en assurant une présence utile et appréciée des populations. Je recommande aussi que les bailleurs de fonds appuient ce processus, notamment en aidant et finançant la réinstallation des écoles et des activités économiques en zone rurale.

Interview réalisée par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Economique.

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