L’Espagne du Post-Covid et les possibles partenariats Win-Win avec l’Algérie – Entretien avec Hugo Zunzarren, Directeur des Opérations d’Intelligence Économique du Groupe Paradell

Entretien publié le 17 Juin 2020

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour Monsieur Hugo Zunzarren, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Hugo Zunzarren : Je m’appelle Hugo Zunzarren. je suis le Directeur des Opérations d’Intelligence Économique du Groupe Paradell, j’ai la chance d’être l’un des diplômés de l’École de Guerre Économique espagnole, une formation qui m’a permis de cumuler certaines connaissances dans le domaine de l´Intelligence Économique. Pas spécialement prisée dans mon pays lors de ma sortie de cette école, cette discipline commence à être reconnue en Espagne, et c’est maintenant que mon parcours commence à porter ses fruits. J’ai fait partie de la Marine Nationale française et j’ai également travaillé dans le domaine du renseignement militaire. Ce cumul d’expérience m’a mené à devenir professeur et formateur dans diverses universités espagnoles, toujours dans les disciplines où il est primordial de développer une certaine sensibilité vis-à-vis de l’information et un sens de l’analyse accru. Par ce biais, j´ai pu me spécialiser dans des disciplines connexes comme la cyber-analyse, la cybersécurité, la cyber-influence, le profiling, etc. Néanmoins, mes domaines de prédilection restent la gestion de projets et la mise en place de cellules de veille. Et, c’est sur ces aspects-là que je suis le plus sollicité.

CADE : Pouvez-vous nous présenter le modèle d’intelligence économique tel qu’il est défini en Espagne ?

Hugo Zunzarren : Je ne pense pas qu’il y ait un modèle d´intelligence économique en tant que tel. Il existe des initiatives qui touchent au renseignement économique, notamment en ce qui concerne la Stratégie de Sécurité Nationale où il serait (notez le conditionnel qui dénote le manque de concrétion) question de concevoir un système de renseignement économique d’appui institutionnel mais qui peine à voir le jour. Il y a aussi le projet MESIAS, celui-ci concerne la gestion de la Marque Espagne mais sans vraiment utiliser de techniques dédiées à l’intelligence économique alors que celles-ci seraient plus à même de gérer cette démarche de manière holistique et ce pour tous les stakeholders mondiaux de la marque Espagne. On peut également citer le département de prospective stratégique mais qui ne s’appuie pas vraiment sur l’intelligence économique pour détecter les vraies variables, les vrais acteurs ainsi ou les rapports de force entre ces acteurs et leurs objectifs… Jugez donc par vous-même ; il y a tout mais, à mon avis, pas dans le bon sens, ni de manière optimale.

CADE : Sur le côté opérationnel (Que ce soit dans le commerce extérieur de manière générale ou dans la stratégie d’internationalisation des entreprises espagnoles), comment l’intelligence économique est-elle appliquée ?

Hugo Zunzarren : À ma connaissance seulement quelques entreprises espagnoles utilisent l’intelligence économique en interne et de manière autonome. Nous avons travaillé avec quelques PME, qui cherchaient à s’internationaliser en s’appuyant sur un processus de gestion stratégique de l´information. Celles-ci agissaient dans le cadre d’une démarche interne s’articulant autour du concept « Data & Analysis Driven Organization » pour l’axe stratégique, ainsi que le concept « intelligence drives operations » en ce qui concerne l’axe tactique s’illustrant notamment à travers la recherche de points d’eau à l’échelle internationale. Mais ces actions ne sont pas courantes, loin s’en faut. Néanmoins, il y a des initiatives qui, avec le soutien des entreprises IBEX35, visent l´établissement de systèmes, outils et formations hispano-espagnoles ayant pour but de concevoir un modèle adapté aussi bien à la culture des affaires comme aux relais d’influence. Car, ne l’oublions pas, l’Espagne, plaise ou non à certains, reste encore la porte d´entrée des LATAM.

CADE : Aujourd’hui, face au Covid-19, l’activité économique affiche des difficultés conséquentes. Dans pareil contexte, comment l’État et les entreprises espagnoles doivent-ils se comporter ?

Hugo Zunzarren : Excellente question. Justement, comme nous l´avons exprimé, ci-dessus, il faudra créer, en visant grand, des organisations « Data & Analysis Driven », avec des technologies Big Data, Marchine Learning et Deep Learning, dans cet ordre, afin de constituer un soutien aux opérations et stratégies à travers un renseignement de qualité à forte valeur ajoutée, et si j´ose dire, cela devrait être considéré comme un facteur clé de succès essentiel sur des marchés, qui sont hyper-compétitifs, et où il est notoire que le terrain détermine le combat. Savoir pour agir à bon escient. Le rôle de l’Etat devrait être de soutenir les initiatives émanant de la sphère privée en attendant que des initiatives publiques prennent forme.

CADE : Afin de relancer son économie Post-COVID, l’Espagne devra repenser son modèle économique. Quelles sont les mesures rectificatives à mettre en place dans l’immédiat ?

Hugo Zunzarren : Le concept est simple mais la manière pour y arriver est fort compliquée. Cela porte un nom : Intelligence Territoriale pour le soutien de l´économie espagnole au niveau global à travers des mécanismes publiques/privées. J´insiste et persiste : un système d´intelligence économique -avec les galons nécessaires faute de quoi personne ne s’attellera à la tâche- est la meilleure façon de gérer de manière conjointe et efficiente les fertilisations croisées que les acteurs sous un même drapeau génèrent jour après jour, dans un même espace géoéconomique, et qui ne profitent pas au vrais acteurs sous-jacents, l´Espagne en est l´exemple. Car tout initiative perçue comme espagnole génère un effet, une traction, et ne serait-ce que par la position de celui qui en est à l´origine, une influence ; mais personne ne suit derrière ; car la Gestion Stratégique de l´Information n’est pas appliquée. L’avantage découlant d’un système d’intelligence économique est perdu au bénéfice d’un autre drapeau, qui lui prend soin d’appliquer les principes de cette discipline.

CADE : Certains économistes estiment que les nouveaux relais de croissance sont en Afrique, dans cette optique comment l’Espagne compte-t-elle s’y prendre en matière d’investissements sur le continent africain ?

Hugo Zunzarren : L´Afrique est la grande inconnue pour les entreprises espagnoles. Nous avons tenté d’éclairer nos firmes sur les enjeux stratégiques liés au marché africain. Mais c’est hélas une initiative relativement complexe, car psychologiquement éloigné de l’esprit de nos entreprises. Je crains malheureusement qu’une action construite de pénétration des marchés africains par des entreprises espagnoles est un projet qui n’est pas réalisable dans un proche avenir. Or, il existe, en Espagne, des approches entrepreneuriales flexibles et apprenantes, qui regardent l’Afrique comme une terre d’opportunités. Moi personnellement, je me trouve fort á l´aise et toujours excellemment accueilli. Je me permets de vous raconter une anecdote, qui exprime assez bien ce paradoxe ; il y a quelques temps, lors d´un voyage d’affaires à Bogota en Colombie, les DG de certaines entreprises m’ont fait part de leurs désirs de travailler directement avec des entreprises africaines sans passer par l’Espagne. Et certains DG africains m’ont fait part d’une demande similaire en ce qui concerne la France. Cela nous amène à une question : Est-ce que l´enjeu pour l´Espagne reste uniquement les pays LATAM ? Car, je crois que si on arrive à trouver la manière de s’y prendre, il est possible d´unir les deux mondes en ayant une approche commune.

CADE : Enfin, comment percevez-vous un potentiel partenariat économique entre l’Espagne et l’Algérie ?

Hugo Zunzarren : Mon expérience me conduit à dire que l´Algérie est un territoire fort intéressant. Les entreprises opérant dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication, ainsi que celles s’activant sur le marché de la Cybersécurité, en Espagne, pourraient bien avoir leur mot à dire. Étant donné que la cybersécurité espagnole mérite d’être qualifiée de performante, aussi il ne faut pas oublier que les professionnels espagnols savent faire, mais aussi savent montrer comment faire. Et je pense que c’est ici où la valeur existe : un partenariat à forte valeur ajoutée pourrait s’établir entre les deux pays et ainsi combler le vide existant au niveau des connaissances du middle-management pour faire le pont entre les employés et la C-Suite. Il faut pouvoir atterrir la discipline à tous les niveaux, car c’est bien les failles humaines qui sont à l´origine de la plupart des vulnérabilités des systèmes informatiques. Mettre en place des formations pour les cadres, qu’ils puissent en appliquer les enseignements acquis en interne et qu’ils y puisent l’expérience nécessaire non seulement pour sécuriser leurs organisations mais aussi pour devenir formateurs à leur tour : voilà de quoi faire rayonner l’Algérie dans ce nouvel enjeu qu’est la gestion stratégique de l´information dans son volet sécuritaire à travers la formation. Petit aparté, les systèmes de cybersécurité sont désormais holistiques et globaux : ils doivent tenir compte aussi bien des vulnérabilités existantes telles que les acteurs malveillants sur le terrain capables d’en profiter ; puis d’utiliser les sciences sociales pour fidéliser en amont le personnel afin que celui-ci se sente concerné et sensibilisé aux risques actuels. C’est fondamentalement le domaine de l’Intelligence Interne : désactiver le risque lié à la personne avant que celui-ci ne se matérialise dans un quelconque domaine. Donc, profiling, influence interne, Intelligence pour les RH, Corporate et autres CISO ; en plus de la cyber influence pour optimiser la cybersécurité en amont. Un nouveau profil de professionnel : le Chief Behavioural Officer, dont la principale mission va être de veiller sur cette Intelligence Interne de manière transversale. Notons, que celui-ci devra avoir des connaissances tout azimut.

Il y aussi d´autres secteurs comme la construction, l´agroalimentaire, le sanitaire ou les énergies renouvelables où l´Espagne peut aider, en win-win, l’Algérie.

Je pense que sur ce dernier aspect, mon sentiment est partagé entre ma culture et mes expériences passées, en Afrique du nord et en Algérie plus particulièrement, lesquelles ont été couronnées de succès et où je fus accueilli de manière exquise. Difficile donc de faire la part des choses. Ne me demandez-pas de le faire! je préfère rester partagé.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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