L’importance d’une intégration régionale des pays du Maghreb au regard des relations nord-sud Post-Covid – Interview d’Abdelmalek Alaoui, CEO Guepard Group

Interview publiée le 07 Mai 2020

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour M. Abdelmalek ALAOUI, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Abdelmalek Alaoui : Je m’appelle Abdelmalek Alaoui, je dirige le cabinet de Conseil en stratégie Guepard Group, basé à Rabat. Je suis par ailleurs auteur et éditorialiste pour le journal « La Tribune ».

CADE : Lors de votre article intitulé « Anticipation et ambition : pourquoi le nord et le sud ne pourront plus y échapper » publié à « latribune.fr » vous mettez en lumière les déséquilibres structurels dans les relations entre l’Europe et l’Afrique. En ce qui concerne les pays du Maghreb, ne croyez-vous pas qu’ils devraient en priorité mettre le focus sur le développement de leurs relations internes pour pouvoir s’adresser à l’Europe en présentant un front uni ?

Abdelmalek Alaoui : Cela dépend par ce que l’on entend par « mettre le focus » … Je pense que tout le monde est d’accord, depuis les indépendances, pour dire que le déficit d’intégration de l’Afrique du Nord est une situation inacceptable. Pourtant, les initiatives visant à construire un ensemble régional mieux intégré butent depuis toujours sur les questions politiques et notamment la mésentente structurelle entre Rabat et Alger. Il ne s’agit donc pas tant de développer les relations internes que de trouver la clé de déverrouillage des relations algéro-marocaines pour construite le Maghreb avec une ambition rénovée. 

CADE : Vous dites que cette crise du Coronavirus est un phénomène systémique, qui a pu révéler le fossé persistant dans la relation nord-sud. En guise de porte de sortie à cette situation asymétrique, vous faites la proposition de se focaliser sur deux concepts que sont l’anticipation et l’ambition. Croyez-vous que ces deux aspects suffiront à orienter la relation nord-sud dans le bon sens ?

Abdelmalek Alaoui : Ce sont en tous cas des conditions nécessaires, même si elles ne sont pas suffisantes. Je dis simplement qu’en matière d’anticipation comme d’ambition, le nord et le sud ont été frappés de cécité stratégique. Dès le début des années 2000, nous n’avons pas été capables de voir que les vieux schémas et paradigmes n’auraient bientôt plus cours et qu’il faudrait changer le logiciel bilatéral entre l’Europe et l’Afrique. Au lieu de cela, nous avons perduré dans les schémas anciens, qui ont été balayés par la montée en puissance de la chine, la crise financière de 2008, les printemps arabes et les mouvements du type « balais citoyen », puis, plus proche de nous, la montée des nationalismes au nord et la fronde anti FCFA au sud. C’est la conjonction, l’addition de tous ces éléments qui me fait dire que nous avons manqué collectivement d’anticipation et d’ambition.

CADE : Vous évoquez également un autre concept à savoir la patience. Comment qualifieriez-vous le fait d’initier une réflexion sérieuse autour de la mise en place d’une réelle union des pays du Maghreb ? Est-ce pour vous un projet entrant dans le cadre de la patience ou au contraire est-ce une urgence ?

Abdelmalek Alaoui : A titre personnel, je dirais qu’il s’agit là d’un sujet ultra-urgent, surtout dans le contexte actuel. Mais une fois encore, la clé de déverrouillage du dossier de l’union du Maghreb se trouve chez Alger et Rabat. En l’absence d’un élément nouveau, d’un fait générateur qui permettrait de dépasser la situation de tension, je ne vois pas comment relancer la machine. Cela est d’autant plus dommage que les deux économies jouissent de complémentarités assez exceptionnelles dans beaucoup de domaines. L’Algérie a un bon savoir-faire en pétrochimie et sidérurgie, que le Maroc n’a pas. Le Royaume est quant à lui très bon dans les services mais aussi la construction de logements sociaux, des secteurs où l’Algérie accuse un certain retard. Il y a donc une fenêtre d’opportunité exceptionnelle, pourvu que les hommes et femmes de bonne volonté veuillent se mettre à table pour adresser les lignes de fracture, dont la question du Sahara, qui peut et doit être dépassée.

CADE : Dans un monde post-coronavirus, vous dites qu’il est impératif de substituer le co-développement aux colocalisations. Pourriez-vous nous illustrer cette affirmation par des exemples concrets ciblant la région du Maghreb ? 

Abdelmalek Alaoui : Les grands projets industriels dans l’aéronautique, le câblage, ou encore l’automobile au Maroc ou en Tunisie sont pour moi de bons exemples. Nous ne sommes pas en présence d’Investissements Directs Étrangers « classiques » ni de « délocalisations », mais de véritables centres de production qui bénéficient aux partenaires du nord comme du sud. Lorsque PSA embauche 1000 ingénieurs au Maroc, elle en embauche autant en France pour suivre les projets.

CADE : Vous avez pointé du doigt le déséquilibre structurel dans la relation nord-sud, en insistant sur le fait que cette asymétrie pouvait être corrigée par un rapport de complémentarité. Ne croyez-vous pas qu’il faille en préambule travailler sur les complémentarités possibles entre les pays du Maghreb, ne serait-ce que d’un point de vue économique ? 

Abdelmalek Alaoui : Encore une fois, cette question du développement économique du Maghreb est très différente de ce qui a pu présider à la construction de l’Union Européenne, qui consistait à démarrer par le charbon et l’acier puis à laisser le politique « suivre » la tendance. Au Maghreb, cette approche ne fonctionnerait pas, même si la mésentente Algéro-Marocaine n’est en rien comparable à la relation franco-allemande de l’après-guerre ! Le politique doit précéder les démarches économiques, ou du moins agir en éclaireur pour permettre à l’économie de suivre.

CADE : Vous évoquez finalement l’utilité de créer un espace de réflexion entre penseurs issus des deux rives de la Méditerranée ayant pour but d’établir un dialogue constructif allant dans le sens d’une nouvelle ambition de co-développement. Comment concevriez-vous la mise en place d’un tel projet ?

Abdelmalek Alaoui : Je le vois comme un espace où tout peut être mis sur la table, et notamment les sujets qui fâchent ! au sud, je pense que nous en avons assez des doubles discours de l’Europe. D’un côté, l’on promet beaucoup, mais dans les faits, l’Europe a participé de manière très active à la fuite des cerveaux et n’alloue les budgets de développement qu’avec parcimonie, et si possible sous la surveillance active de cabinets de conseil…européens, ce qui occasionne une énorme déperdition des moyens. Au nord, je pense aussi que l’Europe en a assez d’un certain discours agressif à l’endroit des pays qui la composent. Il est temps de dépasser tout cela, mais avant, il est nécessaire de faire une catharsis collective…

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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