L’Innovation frugale : Une opportunité ingénieuse de coopération technologique internationale – Entretien avec le Dr Abdelkader BAAZIZ, Chercheur à l’Université Aix-Marseille

Interview réalisée le 22 Novembre 2019

Le Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour monsieur Abdelkader BAAZIZ, avant de commencer notre entretien, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Abdelkader BAAZIZ : Je suis titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de communication, enseignant-chercheur à l’Université Aix-Marseille (Faculté des Sciences) où j’interviens au Master Veille Technologique et Innovation (VTI) et à l’Institut Méditerranéen des Sciences de l’Information et de la Communication (IMSIC) où je mène des travaux qui s’inscrivent dans une approche pluridisciplinaire et exploratoire de tout concept permettant à l’information scientifique et technique de jouer son rôle clé de médiation entre les Sciences Humaines, d’une part et les Sciences de la Vie et de l’Ingénieur, d’autre part. Il englobe les aspects liés à l’intelligence économique ainsi que le management de l’innovation à travers l’analyse des données (entre autres des données de Brevets) en utilisant les technologies Big Data et de l’intelligence artificielle. Je m’intéresse particulièrement aux transformations digitales dans les organisations dans le contexte d’environnements intelligents (villes, industrie, agriculture, santé, éducation, arts et musées, etc.).

Dans une « vie antérieure », j’étais Ingénieur et j’avais occupé plusieurs postes de responsabilité dans des organisations et des entreprises dont celui de directeur des opérations de surveillance géologique des forages pétroliers à Sonatrach (Algérie). J’ai été aussi, professeur associé et responsable du master management stratégique et systèmes d’information (MSSI) à l’Ecole Nationale Supérieure de Management (ENSM) – Algérie.

CADE : Nous allons parler de l’innovation frugale, de quoi s’agit-il exactement ?

Abdelkader BAAZIZ : Pour faire court, l’innovation frugale consiste en un concept très simple : « c’est la capacité ingénieuse a faire plus avec moins de ressources disponibles ».

Elle répond aux limitations des ressources, qu’elles soient financières, matérielles ou institutionnelles en transformant ces contraintes en un avantage. Il faut noter que ces limitations de ressources ne sont pas nécessairement une exigence imposée (comme c’est souvent le cas, dans les entreprises économiques qui cherchent à optimiser leurs valeurs et augmenter leurs bénéfices) mais plutôt, une contrainte due à des situations de pénurie, d’embargo, de pauvreté, etc. D’ailleurs, lorsqu’on sait que le concept « innovation frugale » a été formalisé en Inde, on comprend mieux la culture de frugalité qui l’a précédé. Cette culture est désignée par un mot hindi « Jugaad » qui signifie « débrouillardise ». En somme, c’est une culture universelle d’économes, c’est l’équivalent du « Système D » en France.

Le budget alloué à la Recherche & Développement en Inde n’a jamais dépassé la barre 1% du PIB (0,62% en 2015 contre 4.2% en Corée, 2.73% aux USA, 2.27% en France [Source, Banque Mondiale] ) et pourtant les développements en matière d’innovation dans ce pays, sont considérables voir, extraordinaires. Pour comprendre cette « inéquation », il faut interpréter les modèles et approches spécifiques de l’innovation en Inde, basée essentiellement sur les principes du « Jugaad Innovation » que les métriques traditionnelles d’évaluation de l’excellence n’arrivent pas à mesurer toute sa portée et son importance.  

Les théoriciens du Jugaad innovation, énumèrent six principes fondateurs :

  1. Rechercher des opportunités dans l’adversité (dans les difficultés quotidiennes des gens) ;
  2. Faire plus avec moins (de ressources disponibles) ;
  3. Penser et agir avec souplesse (ou de manière flexible) ;
  4. Rester simple et viser la simplicité (les solutions les plus simples sont souvent les plus efficaces et les moins onéreuses) ;
  5. Inclure les marginaux (et au sens large de l’inclusivité, ne pas exclure la capacité d’acquisition du produit innovent par toutes les couches de la société) ; 
  6. Suivre son cœur (et ses intuitions).

CADE : Actuellement, Peut-on dire qu’il existe une économie basée sur l’innovation frugale ?

Abdelkader BAAZIZ : Pour une fois, ce sont des pays émergents (principalement l’Inde et la Chine) qui donnent des leçons de management de l’Innovation aux pays développés.

La Chine, l’Inde et dans une moindre mesure, le Brésil, s’appuient sur les principes de l’innovation frugale pour développer des produits compétitifs pour leurs marchés locaux respectifs mais aussi pour des marchés internationaux, notamment à destination de l’Afrique. Loin des clichés et des stéréotypes, les produits et services issues des processus frugaux innovants sont souvent d’une qualité acceptable, voir irréprochable en matière de design, de fonctionnalités et de sécurité.

Lors de ma visite en Chine, sur invitation du Groupe « China Electronics Technology Group Corporation (CETC) » ([3]), j’ai été impressionné par la transformation opérée dans la société chinoise avec l’émergence d’une classe moyenne importante, demanderesse des produits et services destinés auparavant exclusivement aux riches mais démocratisés par les processus de l’innovation frugale. Les secteurs de l’automobile, de l’électronique et de l’électroménager (pour ne citer que ceux-là), sont les plus imprégnés de la culture frugale. 

Le même constat peut être fait pour les cas de l’Inde (la R&D frugale du conglomérat industriel TATA est remarquable) et du Brésil (notamment dans le secteur de la santé avec une orientation stratégique vers la généralisation et l’accessibilité des médicaments génériques) mais l’extrême pauvreté d’un grand pan des populations de ces pays, a poussé les innovations frugales vers des missions résolument sociales au profit de ceux qui se situent au bas de la pyramide (Bottom of the Pyramid).

En Afrique, nous n’avons pas connaissance d’exemples viables d’une économie structurée, basée sur l’innovation frugale, à l’exception peut-être de l’opérateur de téléphonie mobile kényan Safaricom qui propose des services de paiement par téléphone mobile (M-PESA) destiné aux personnes ne disposant pas d’un compte bancaire.

Normalement, l’innovation frugale est une opportunité unique en son genre de coopération entre les pays développés et les pays émergents sur la base de nouvelles règles équitables de transfert du savoir et des technologies dans les deux sens. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas pour les pays de la rive sud de la méditerranée. Ma déception est autant légitime que le nombre de rendez-vous ratées malgré les multitudes plaidoyers pour la cause dans divers écrits et publications et auprès des autorités compétentes (en ce qui me concerne, en Algérie). A l’inverse, ce sont les grandes entreprises occidentales qui s’inspirent de cette révolution venant des pays émergents pour mettre en place des plateformes économiques (et industrielles) basées sur des processus frugaux et agiles afin de proposer des produits et services innovants, de qualité, accessibles et surtout à moindre coût pour répondre aux demandes de clients à la fois, exigeants mais soucieux des coûts et de l’environnement. Les cas de Renault (avec Dacia) et de Volkswagen (avec Skoda) sont éloquents.

CADE : Comment la frugalité peut-elle profiter aux entreprises ?

Abdelkader BAAZIZ : Si à l’origine, l’innovation frugale est née du manque de ressources, elle a été détournée de sa mission principale (à vocation sociale) vers une mission d’optimisation de ressources afin de réduire les coûts en amont et éventuellement augmenter les marges sans incidence sur la qualité et les prix proposés aux clients. L’innovation frugale devient alors un véritable outil de gestion de produits depuis le design (la conception) jusqu’au service après-vente. Les différents processus sont pensés de façon à ne pas omettre l’essentiel en matière d’ergonomie, de fonctionnalités et de sécurité, tout en maintenant un bon équilibre rapport qualité/prix. Il en résulte des produits et services incroyablement « low cost » et durables.

On ne peut pas parler d’innovation frugale sans citer certains exemples mythiques tels que :

  • MAC400, un électrocardiographe portable, bon marché et écologique inventé par des ingénieurs indiens de GE, d’abord pour les besoins des urgentistes dans les compagnes indiennes et qui équipe actuellement, la quasi-totalité des ambulances aux USA.
  • NANO, une citadine créée par Tata Motors en 2008 en Inde. Elle répondait aux besoins du marché local indien en produisant une voiture accessible au plus grand nombre, à un prix défiant toute concurrence (moins de 1500 €).

De entreprises occidentales (pour ne citer que Virgin dans le transport aérien, Wiko dans la téléphonie mobile, BlaBlaCar dans le transport routier, Ouigo dans le transport ferroviaire, General Electric Helthcare dans le domaine de la santé, Renault avec la Dacia Logan et Volkswagen avec les Skoda Félicia et Octavia) ont adopté les principes de l’innovation frugale afin d’innover tout en se maintenant dans un environnement fortement concurrentiel et volatile.

CADE : Quel lien peut-on établir entre l’intelligence économique et l’innovation Jugaad ?

Lorsqu’on évoque Intelligence Economique, il nous vient systématiquement à l’esprit le modèle français avec son triptyque : la veille stratégique (ou renseignement économique), la protection du patrimoine informationnel et enfin, l’influence (ou lobbying). Ce modèle est critiquable à bien des égards, notamment du fait qu’il ignore totalement les problématiques du développement durable. En effet, le fameux rapport Martre élaboré en 1994, n’en a fait aucune allusion. Il a fallu attendre le rapport Carayon en 2003, pour voir l’objectif du Développement Durable (DD) cité comme une exigence de compétitivité de la France dans une économie mondialisée à travers une stratégie « gagnant-gagnant » avec d’autres nations. En revanche, dès qu’il s’agit du développement économique des entreprises françaises, ce même rapport affirmait que le maintien ou le gain de parts de marché ne peut se faire qu’au détriment des concurrents. Cette position a légèrement évolué en 2006 où l’engagement d’une entreprise en faveur du développement durable est perçu en termes de réputation comme enjeu de lutte concurrentielle et de différenciation sur les marchés à travers l’Investissement Socialement Responsable (ISR), déclinaison financière et spéculative de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) et de l’influence des « agences de notation développement durable ». 

De nombreux chercheurs engagés sur la voie de la responsabilité sociétale de la recherche (RSR) et soutenus par une nouvelle génération d’Entrepreneurs, estiment qu’une démarche alternative d’Intelligence Economique qui répond à une logique de développement durable, est à même de répondre aux défis économiques et sociétaux, d’où la prise en charge réelle des missions d’émancipation citoyenne et d’inclusion sociale. Ce nouveau paradigme de l’IE intègre forcément des aspects RSE en sens large du terme, de l’open innovation (innovation ouverte) dont l’innovation dite frugale.

Aussi, l’open innovation et en particulier l’innovation frugale, doit être perçue comme levier de réduction du fossé existant entre les pays développés et les pays émergents ou en voie de développement. C’est une véritable opportunité de coopération avec en prime, de nouvelles règles équitables de transfert des technologies, du savoir et du savoir-faire dans les deux sens. De ce point de vue, l’innovation frugale permet de passer d’une économie basée sur un modèle d’innovation importée (où la conception des produits et des services reste l’apanage exclusif des pays développés pour ensuite les écouler sur les marchés des pays en développement) vers un modèle d’innovation organisée en réseaux mondiaux de coopérations basée sur des principes de spécialisation intelligente ([4]) où les innovateurs des pays développés et ceux des pays en développement conjuguent dans un esprit « gagnant – gagnant », leur ingéniosité, leurs savoirs, leurs compétences pour créer des solutions frugales révolutionnaires. Là, nous sommes au cœur de la mise en œuvre des objectifs de l’IE tels qu’énumérés par le rapport Carayon 2003 avec une réelle prise en charge dans ses dimensions DD et RSE.


Interview réalisée par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique .


[4] La spécialisation intelligente consiste à ce que chaque région/pays se concentre sur les domaines d’innovation pour lesquels elle/il a les meilleurs atouts par rapport aux autres régions/pays.  Les pouvoirs publics, le entreprises, les centres de recherche et les universités collaborent pour identifier au sein de leur région/pays, les secteurs d’activité dont le potentiel de croissance et d’excellence, est prometteur pour le mettre en avant durant les coopérations en réseaux inter-régions/internationales.

[3] China Electronics Technology Group Corporation (CETC) a été créée en 2002 en tant que société étatique de la République populaire de Chine. Ses domaines d’activité comprennent les équipements de communication, les ordinateurs, les équipements électroniques, le développement de logiciels, la recherche et développement, la gestion des actifs et des investissements pour les applications civiles et militaires.

[1] https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/GB.XPD.RSDV.GD.ZS?end=2015&most_recent_value_desc=true&start=2014

[2] Navi Radjou; Jaideep Prabhu & Simone Ahuja (2012), “Jugaad Innovation:  Think Frugal, Be Flexible, Generate Breakthrough Growth”, John Wiley & Sons, 2012

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