Les perspectives stratégiques d’une coopération économique Francophone – Entretien avec Benjamin Boutin, Président de Francophonie sans Frontières et Chercheur à l’IPSE

Interview publiée le 15 Mai 2020

Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Monsieur Boutin, avant d’entamer le fond de l’interview, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Benjamin Boutin : Originaire de la rive nord de la Méditerranée, dont j’ai appréhendé la profondeur historique, sociologique et géopolitique à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence de 2007 à 2012, je me suis beaucoup investi ces dernières années pour développer la francophonie associative et concourir à sa dimension parlementaire en travaillant auprès du secrétaire général de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, Jacques Krabal.

Responsable associatif engagé pour la francophonie depuis mes plus jeunes années, j’ai fondé avec Marie-Astrid Berry en 2017 l’ONG Francophonie sans frontières qui agit dans différentes sphères afin de promouvoir la francophonie et favoriser les projets interculturels en langue française. Je suis également professeur de géopolitique, directeur exécutif de l’Association nationale France-Canada, vice-président stratégie de la Fédération France-Québec / francophonie et chercheur associé à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Diplômé de Sciences Po Aix, de l’Université Paris-Saclay et de l’École nationale d’administration publique de Montréal, j’ai également suivi un programme d’administrateurs de la relève afin de siéger à des conseils d’administration ainsi que deux séminaires à l’IHEDN. Professionnellement, j’ai effectué diverses expériences dans le champ de la diplomatie, de la défense, de la coopération, de l’information, de la politique et de l’économie sociale. J’ai un parcours résolument pluridisciplinaire. 

CADE : Pourriez-vous nous présenter Francophonie Sans Frontières (FSF), ses objectifs et son positionnement par rapport à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) ?

Benjamin Boutin : Francophonie sans frontières (FSF) est une organisation non-gouvernementale qui vit grâce à l’action de ses bénévoles. Elle est représentée dans une vingtaine de pays par des équipiers et des correspondants. Nos trois principales équipes se situent en Côte d’Ivoire, au Québec et en France. Nous avons également des équipes en cours de constitution dans d’autres pays, notamment sur le continent africain. Notre but est de constituer une communauté francophone soudée et solidaire qui interagit et coopère grâce à la mobilité (entravée en ce moment) et aux technologies de l’information et de la communication. Nous organisons des événements (conférences, visites de lieux emblématiques), des projets plus structurants (comme le projet Horizon 2030 centré sur l’employabilité des jeunes francophones et le développement durable) et des partages d’idées et d’expériences à travers notre site, nos réseaux sociaux et les médias.

L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est quant à elle une institution internationale cinquantenaire qui fonctionne sur un mode intergouvernemental. 88 États et gouvernements en font partie, sous divers statuts (membre, membre associé, observateur). L’OIF est en quelque sorte le vaisseau-amiral de la Francophonie institutionnelle (qu’on a coutume d’écrire avec un F majuscule), mais il ne faut pas oublier l’autre institution francophone majeure qu’est l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (qui rassemble un nombre équivalents de parlements-membres) et les opérateurs du Sommet de la Francophonie que sont l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Association internationale des maires francophones, l’Université Senghor d’Alexandrie et TV5MONDE.

Francophonie sans frontières est une grande association transversale qui crée du lien et qui agit en complément des actions impulsées par les structures institutionnelles. Beaucoup de francophones ont envie de participer à la construction d’une francophonie mondiale plus solidaire et agissante. Il y a de la place pour tout le monde et les enjeux sont grands : l’éducation, la culture, le numérique, l’influence normative, le développement économique durable, la santé, le partage d’information, etc. Notre association est d’ailleurs aux côtés de l’OIF pour faire connaître la grande consultation de la jeunesse francophone qui est actuellement menée par la direction de la jeunesse avec qui nous entretenons des rapports réguliers et féconds. J’ai personnellement été désigné par l’OIF comme ambassadeur de ce projet d’envergure mondiale lancé le 13 mai 2020 à l’occasion du cinquantenaire de la Francophonie. L’objectif est d’associer les jeunes à la construction de l’avenir de la francophonie. Ils seront invités à partager leurs attentes et propositions, ainsi qu’à raconter la francophonie telle qu’ils la vivent aujourd’hui ou l’imaginent demain.

CADE : Concernant la francophonie et l’économie. En 2017, un Observatoire de la Francophonie Économique a été créé, quels sont ses objectifs et ses orientations stratégiques ?

Benjamin Boutin : Il se trouve que j’ai assisté au lancement de l’Observatoire de la Francophonie économique en 2017 à la Conférence de Montréal. Il s’agit d’un organisme axé sur la recherche liée aux enjeux de la francophonie économique. Grâce à la collecte et l’analyse des données relatives à la situation de l’espace économique francophone, cet observatoire alimente les réflexions économiques tout en constituant un réseau international d’économistes francophones.

Des chercheurs postdoctorants et doctorants, issus des départements de sciences économiques du continent africain, sont également accueillis en stage. C’est en effet en Afrique francophone que les premières activités de l’Observatoire se déroulent et elles sont centrées sur les thématiques cruciales que sont les infrastructures et l’électrification, le renforcement de l’entrepreneuriat chez les jeunes et les femmes ou bien encore les échanges au sein des grands groupes industriels. J’encourage le Centre Algérien de Diplomatie Économique à se mettre en rapport avec l’Observatoire.

CADE : De votre point de vue, quelles sont les perspectives stratégiques liées à la coopération économique francophone ? Et, quel pourrait être le rôle de Francophonie Sans Frontières dans cette approche économique ?

Benjamin Boutin : Gardons d’abord à l’esprit le fait que la francophonie économique est une réalité de facto, sans même l’intervention des institutions. Et que chaque acteur économique peut y concourir. Je l’avais souligné en juillet 2013 dans une tribune intitulée « Faire de la francophonie une économie-monde », un an avant la parution du rapport de Jacques Attali sur le sujet. Ce rapport mérite d’ailleurs d’être consulté pour qui s’intéresse au sujet. Dans son rapport, le prospectiviste a présenté 53 propositions visant à faire de l’appartenance à la Francophonie un atout économique pour le XXIe siècle.

La coopération économique francophone est un sujet fort vaste. Parler français est aujourd’hui un atout pour faire des affaires avec différentes aires géographiques du Sud comme du Nord, de l’Est comme de l’Ouest. Et le Maghreb se trouve au carrefour de ces aires économiques complémentaires. Ce serait probablement l’une des régions idoines pour accueillir le Davos de la francophonie que j’appelle de mes vœux depuis mars 2018, c’est à dire un forum des affaires en français de dimension mondiale.

Ma vision de la francophonie économique fait la part belle au développement durable. Sans durabilité, nos écosystèmes économiques sont appelés à s’effondrer. Projets de développement et projets écologiques doivent aller de pair, par exemple pour électrification et le reverdissement de certaines régions gagnées par la déforestation. Avec Clément Duhaime et Esther Djossa, nous avons appelé à la mise sur pied de cohortes intergénérationnelles impliquées dans la lutte contre cette déforestation et cette érosion de la biodiversité, inspirés par un cultivateur burkinabè, Yacouba Sawadogo, est parvenu à planter seul une forêt de trente hectares dans la région sèche de Ouahigouya au Burkina Faso  [voir ce Lien] C’est pour ce type de projets que les capacités de mobilisation de Francophonie sans frontières pourraient être employées à bon escient, si des bailleurs de fonds nous faisaient confiance.

CADE : L’Algérie n’est pas membre de la francophonie. A votre avis pourquoi ? Quelles sont les différents atouts de la francophonie qui peuvent motiver une demande d’adhésion ?

Benjamin Boutin : L’Algérie n’est pas membre de la Francophonie institutionnelle avec un F majuscule mais je considère qu’elle fait partie, si ses habitants le souhaitent, de la grande communauté internationale des francophones plurilingues. N’oublions pas que la majorité des francophones aujourd’hui sur la planète parlent plusieurs langues et les manient selon les contextes. C’est le cas au Maghreb avec l’arabe (qui est aussi une grande langue internationale, comme l’a souligné récemment Jack Lang) ou encore au Sénégal, pays fondateur de la Francophonie, et dans de nombreux pays subsahariens. C’est également le cas en Haïti par exemple. Cette diversité culturelle et linguistique est une richesse. C’est un trésor que nous avons en chacun de nous.

Beaucoup de responsables regrettent l’absence des représentants algériens à la table de la coopération intergouvernementale francophone. L’OIF, l’APF et les opérateurs de la Francophonie sont des structures de coopération attractives et reconnues dans leurs domaines (universitaire, parlementaire, médiatique, municipal…). Faire partie de la Francophonie n’est pas un engagement exclusif ou excluant. Au contraire, de nombreux pays francophones font partie de l’Union africaine, de l’Union européenne et même du Commonwealth. Le monde d’aujourd’hui a besoin d’un surcroît de coopération internationale. Et la Francophonie dans sa dimension intergouvernementale, parlementaire, universitaire, associative, etc., constitue un forum de dialogue, d’action commune et de partage d’expérience.

CADE : Enfin, le prochain sommet de la francophonie se tiendra cette année en Tunisie, quelles seront ses thématiques ? et par quoi il se distinguera des autres sommets ?

Benjamin Boutin : Ce sera un sommet très particulier à plusieurs égards. Dans le contexte d’une crise sanitaire qui a entravé de manière exceptionnelle les circulations internationales, il faudra d’abord s’assurer que le sommet puisse avoir lieu en décembre tel que prévu ou qu’il soit reporté dans de bonnes conditions. L’année 2020 est symbolique parce qu’elle marque le jubilé de l’Agence culturelle et technique, l’institution intergouvernementale francophone qui a donné naissance à l’OIF. Cette agence a été fondée à Niamey en 1970 sur une logique en rupture avec les anciens rapports de la colonisation. C’est une agence qui engageait une coopération Sud-Sud mais aussi Sud-Nord et Nord-Sud. N’oublions jamais que la Francophonie a été bâtie sur de nouvelles bases, assainies, humanistes, celles posées par Léopold Sédar Senghor au premier chef. Il faut célébrer cet héritage et faire le bilan de cinquante ans d’action, sans omettre une réflexion sur l’avenir. C’est pour cela que la consultation intitulée Francophonie de l’avenir qui se déroulera du 13 mai au 17 juillet et qui sollicitera l’intelligence collective de la jeunesse francophone a toute son importance. Ses résultats seront un socle pour envisager l’action future. Ils seront dévoilés au XVIIIe Sommet, qui est toujours un sommet des chefs d’État et de gouvernement. Je souhaite pour ma part que la société civile y soit associée et que la célébration des liens interculturels qui nous unissent touche le cœur de l’ensemble des francophones et des francophiles.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Economique

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