« Joe Biden : le Pari de l’Amérique Anti-Trump », Entretien avec Mme Sonia Dridi, Journaliste correspondante à Washington DC

Entretien publié le 03 Novembre 2020

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour Mme. Sonia DRIDI, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Sonia Dridi : Je m’appelle Sonia Dridi. Je suis journaliste correspondante depuis 2011. J’ai d’abord passé près de quatre ans et demi, en Égypte, en tant que correspondante de France 24. Actuellement, et depuis juin 2015, je suis aux États Unis en tant que correspondante indépendante à Washington, pour plusieurs médias : FRANCE 24, M6, Europe 1, ART ainsi que d’autres médias européens tels que la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF). Pour finir, j’ai écrit mon premier essai intitulé « Joe Biden, Le pari de l’Amérique anti-Trump« .

CADE : Votre dernier essai intitulé « Joe Biden, Le pari de l’Amérique anti-Trump » a pour objet de décrypter le portrait du candidat choisi par les démocrates. Quelles sont les éléments qui vous ont menée à élaborer un essai sur ce candidat ?

Sonia Dridi : Au mois de mars 2020, j’ai été contactée par les éditions du Rocher pour écrire un livre sur Joe Biden, vu qu’à ce moment-là il était évident qu’il allait être le nominé du Parti démocrate. Au départ, je n’étais pas très enthousiaste. C’est vrai que j’aime bien être passionnée par ce que je fais, et au début je me suis dite que ça n’allait peut-être pas me passionner d’écrire un livre sur Joe Biden qui, a priori, a l’air un peu fade ou même ennuyeux à première vue. Je me suis donc demandée si ça allait intéresser le monde francophone de lire un livre sur Joe Biden, même si, évidemment, il allait sûrement être le candidat du Parti démocrate.

Très vite, en commençant à faire quelques recherches, j’ai trouvé que Joe Biden avait une vie fascinante et romanesque, qu’il avait un personnage beaucoup plus complexe qu’il n’y parait, que le candidat démocrate n’est pas juste comme on le perçoit aujourd’hui, un peu comme un papy, un homme pas très charismatique. J’ai entre autres découvert que c’était une personne dotée d’un tempérament irlandais, un « Irish temper » comme il se dit aux Etats-Unis, pouvant facilement perdre son sang-froid, un caractère qui ne nous vient pas forcément à l’esprit quand on évoque le nom de Joe Biden. C’est aussi un homme qui a tendance à un peu exagérer les choses pour bien se positionner. Tout au long de sa carrière politique, il a fait de nombreuses « gaffes », lesquelles justement lui ont énormément coûté à certains moments.

Les proches de Joe Biden que j’ai rencontrés, notamment deux amis d’enfance, me l’ont décrit comme quelqu’un qui a une immense empathie et qui aime les gens. D’ailleurs, ça lui a valu des critiques, en l’occurrence pour son comportement avec les femmes. Il est vrai que c’est une personne assez tactile, mais qui aime vraiment passer du temps avec les gens. J’ai véritablement découvert sa grande empathie, car il est du genre à laisser son numéro de téléphone à des gens qui ont besoin d’être réconfortés. Il faut rappeler que c’est un homme qui a été touché par deux tragédies familiales ; la première étant lorsqu’il avait perdu sa femme et sa petite fille dans un accident de voiture. A partir de là, durant toute sa carrière politique, quand il rencontrait des personnes qui venaient de perdre un proche, il leur proposait de l’aide, parfois même en leur donnant son numéro personnel, car il savait qu’au bout du compte, ces gens-là ne sauraient plus qui appeler pour être consolés, que lui serait présent pour eux.

Au final, écrire sur Joe Biden m’a beaucoup enthousiasmée. Je me suis vraiment amusée en écrivant ce livre. C’est un homme qui a une vie romanesque avec pleins d’histoires et d’anecdotes. J’ai par ailleurs effectué un vrai travail de terrain, notamment en allant à la rencontre de ses proches. Cela m’a pris beaucoup de temps pour trouver les contacts, mais aussi pour qu’ils acceptent de me rencontrer, surtout en période de pandémie. Certains entretiens se sont faits au téléphone ou par Skype, d’autres en direct, néanmoins tout cela a été pour moi une aventure fascinante.

CADE : Votre analyse approfondie concernant Joe Biden repose sur des faits documentés mais également sur un certain nombre d’entretiens passés avec l’entourage et les opposants du candidat à la présidentielle américaine 2020. Qui est donc vraiment Joe Biden ?

Sonia Dridi : Joe Biden, c’est un homme politique qui, il faut le dire, représente un peu l’establishment du Parti démocrate. C’est l’homme des compromis ; il est considéré comme étant un homme politique centriste qui a, tout au long de sa carrière politique, fait des compromis avec les républicains en tant que sénateur démocrate, ce qui lui est arrivé de faire à maintes reprises. En outre, il est vrai qu’il est très apprécié des hommes et des femmes politiques des deux partis. D’ailleurs, je cite dans mon livre Lindsay Graham, aujourd’hui un proche de Trump, et qui a dit à un moment donné que si vous n’aimez pas Joe Biden, c’est que vous avez un problème. Le fait de constater que cet homme politique de droite lance des fleurs à Joe Biden, comme beaucoup d’ailleurs, montre que c’est vraiment l’homme du compromis.

Joe Biden est vu comme une personne ayant de la décence et une grande empathie. Ce qui fonctionne face à Donald Trump. Il était en outre l’ancien vice-président de Barack Obama. D’ailleurs, souvent, on oublie que leur relation n’était pas très facile. Au départ, il y avait quand-même pas mal de tensions entre ces deux hommes si distincts, venant de deux mondes très différents, qui sont finalement devenus des grands complices.

Comme je l’ai dit plus haut, c’est un personnage relativement complexe, qui a tendance à exagérer les choses, comme la fois où il a raconté qu’il avait été arrêté en essayant d’aller rendre visite à Nelson Mandela, lequel était emprisonné à l’époque. Alors qu’en fait, il n’avait pas été arrêté, c’était des collègues à lui qui étaient du congrès, des collègues noirs, qui avaient été brièvement stoppés à l’aéroport. Il a donc quelque peu exagéré les faits lors de sa campagne au moment où il était de passage, en Caroline du Sud, où comme chacun le sait, il y vit une forte population afro-américaine. Cela a probablement été raconté dans le but d’enjoliver son discours.

Et pour finir, Joe Biden est considéré comme quelqu’un de rassurant, qui sait parler aux Américains, et qui veut être l’homme qui va réconcilier l’Amérique. Il est vrai que de par son passé de sénateur, étant le plus souvent dans le compromis, je pense qu’il est bien placé au regard de la conjoncture actuelle, avec une Amérique aussi divisée.

CADE : Pensez-vous que l’ancien vice-président de Barack Obama puisse être considéré comme le sauveur des démocrates ?

Sonia Dridi : Je trouve ça très intéressant et c’est une très bonne question, vu qu’initialement c’est un candidat par défaut. Les démocrates, au début de la primaire, étaient très peu enthousiastes à l’idée d’avoir Joe Biden comme candidat, mais beaucoup l’ont choisi pendant les primaires démocrates, parce que pour eux, c’était le plus à même de battre Donald Trump. C’est pour cette raison que je dis que c’est vraiment le pari de cette Amérique anti-Trump très diverse, incluant des Noirs, des Blancs, des vieux, des jeunes, des centristes, des progressistes … De ce fait, beaucoup se sont dit que c’est peut-être Joe Biden le candidat démocrate ayant le plus de chance de triompher à cette compagne présidentielle.

Je pense, en effet, qu’il est le plus à même de réussir ce pari, parce que combien même il y avait des candidats très attractifs tels que Pete Buttigieg et Kamala Harris, d’ailleurs j’en parle dans mon livre, il se trouve que Joe Biden possède déjà un électorat acquis comme par exemple les séniors, et on sait que ce sont les personnes âgées qui vont le plus souvent aller voter. Il fallait donc qu’il arrive à séduire la gauche et les jeunes progressistes. Il a été dans ce registre très malin en adoptant rapidement certaines propositions émanant de ses anciens rivaux plus à gauche comme, Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, notamment sur la question du salaire minimum à 15 dollars. Ainsi, il a su amadouer la jeunesse qui, au départ, était assez déprimée d’avoir un candidat vieux et blanc, qui ne représente pas du tout le Parti démocrate d’aujourd’hui. Et donc, ce que je trouve assez extraordinaire, c’est que celui qui était au départ un candidat par défaut, apparaît présentement presque comme l’homme de la situation, alors que l’Amérique, depuis les primaires démocrates, a été secouée par plusieurs crises (crise économique, crise sanitaire, tensions raciales, …), qu’elle traverse toujours en ce moment même.

Au final, Joe Biden, qui est connu pour son empathie, pour sa capacité à consoler et à rassembler la nation, apparaît comme l’homme de la situation. Je trouve que la conjoncture actuelle lui sert vraiment, car en prenant l’exemple de la pandémie, on voit bien qu’il a su rassurer les Américains plus que Donald Trump, et cela en se montrant encore plus présidentiel que son concurrent. En outre, il est évident que Joe Biden dispose d’une certaine expérience, puisqu’il est arrivé en pleine crise économique lorsqu’il était vice-président en 2008. Nonobstant, en ce qui concerne les tensions raciales, je pense que c’est un aspect à double tranchant, car il y a également beaucoup d’Américains qui ont peur à cause de toutes ces manifestations, et qui seraient donc susceptibles d’aller voter pour Donald Trump.

Je pense que les démocrates considèrent Joe Biden plutôt comme la moins pire des solutions, mais je pense qu’il a quand-même réussi à fédérer l’Amérique anti-Trump, laquelle est actuellement derrière lui malgré le fait plausible qu’elle ne soit pas extrêmement enthousiaste à l’idée d’un Joe Biden président.

Je trouve donc qu’il a vraiment réussi son pari de rassembler les démocrates derrière lui, ce que n’avait pas réussi à faire Hillary Clinton à l’époque, sachant qu’il y avait beaucoup plus de divisions et que c’était une personnalité plus clivante. En tout cas, les démocrates espèrent que ce sera lui leur sauveur. Aussi, je pense qu’au jour d’aujourd’hui, il a déjà réussi un premier pari qui est de réunir le Parti démocrate, si divers et divisé, derrière lui.

CADE : Vous écrivez que malgré l’apparence qu’il donne, Joe Biden est en réalité « un homme attachant, empathique, qui a su faire preuve d’une immense résilience dans sa vie, ponctuée de tragédies ». Selon vous, est-ce là des qualités qui peuvent faire pencher la balance du côté de Joe Biden ?

Sonia Dridi : Oui, je pense que ça peut faire pencher la balance du côté de Joe Biden, parce qu’au vu de la conjoncture actuelle, aux Etats-Unis, c’est finalement un homme qui rassure, qui a de l’expérience et c’est ce que beaucoup d’Américains veulent aujourd’hui, car ils sont lassés et fatigués de ces quatre années politiques assez folles, des années qui ont vraiment polarisé l’Amérique chaque jour un peu plus. Aujourd’hui, on est vraiment dans une société fracturée, où il subsiste un climat assez troublant ou même pire inquiétant. Il est vrai que beaucoup d’Américains, même s’ils ne voient pas Joe Biden comme leur héro ou leur homme politique favori, car ce n’est pas forcément une personne qu’ils admirent, beaucoup espèrent qu’il va pouvoir apaiser la nation, non pas la réconcilier du jour au lendemain, mais qu’il puisse au moins apporter un certain apaisement à l’Amérique. Car il faut dire que ses qualités, comme sa résilience, son empathie ou même ses gaffes, lui confèrent un côté humain que certains apprécient.

Je pense donc que tout cela peut faire pencher la balance du côté de Joe Biden.

CADE : Votre constat décrit une Amérique largement divisée. Comment, à travers les discours électoraux de Joe Biden, croyez-vous que ce candidat, s’il est élu, va procéder pour unifier les États-Unis d’Amérique ?

Sonia Dridi : Pour Joe Biden, cela va être un grand défi d’unifier l’Amérique, s’il est élu, mais aussi d’unifier son parti qui est quand-même très divisé. Il va devoir répondre aux attentes des centristes et des progressistes, lesquelles sont assez différentes, que ce soit par exemple sur la discrimination contre les Afro-Américains, à savoir que les plus progressistes veulent le définancement de la police dans le but d’allouer les ressources aux associations Afro-Américaines, alors que les plus centristes, au contraire, veulent donner plus d’argent à la police. C’est également pareil en ce qui concerne le climat, sachant que la gauche progressiste veut que cela aille plus loin, avec notamment le Green New Deal.

Tout cela va être un réel défi pour Joe Biden. Comment va-t-il procéder ? C’est un peu trop tôt pour le savoir, mais je pense que dans ces discours il va devoir jouer l’équilibre. On le voit d’ailleurs dans ses discours, quand il s’adresse aux Américains en disant qu’il sera à la fois le président des républicains et des démocrates. Ce ton qu’il utilise favorise donc l’apaisement et l’unification. Il est certain que cela va être un grand défi et que ça prendra certainement du temps. En tout cas, sans réussir à tout de suite unifier les Etats-Unis, car je pense que de toute manière il y a une fracture qui va durer, je crois qu’il peut vraiment apaiser le pays. Car même en faisant des réformes plus à gauche, il ne se risquerait pas à s’orienter trop à gauche pour éviter de braquer le reste de l’Amérique.

Je pense qu’il va essayer, et c’est ce qu’il a toujours fait, de jouer un peu le rôle de l’opportuniste, car c’est un homme politique qui arrive toujours à donner un petit peu aux uns et aux autres. Il arrive à travers cela, à effectuer des compromis. C’est ce qu’il a fait durant toute sa carrière politique et qu’il arrivera bien à faire, s’il est élu. Il y aura forcément des mécontents, mais il est difficile de trouver un autre homme politique pouvant, plus que Joe Biden, manier la politique des compromis.

CADE : Étant vous-même une correspondante à Washington pour plusieurs médias français et d’après les informations tirées des faits qui vous entourent, quel est votre pronostic sur l’issue de cette élection présidentielle ?

Sonia Dridi : Je pense que Joe Biden peut gagner si et seulement si la mobilisation des démocrates est très importante, notamment chez les jeunes et les minorités. C’est vraiment ce qui a manqué à Hillary Clinton, en 2016, surtout dans les États clés. Et là, je le constate ayant été présente il y a quatre ans, que la mobilisation s’annonce historique. Je parle à beaucoup de gens, surtout les jeunes et les minorités, qui allaient voter en traînant des pieds il y a quatre ans de cela, ou alors qui n’avaient pas du tout été voter. Et donc, beaucoup cette année, même des pro-Sanders, sont prêts à soutenir Joe Biden et disent vouloir voter pour lui.

Je pense vraiment que si la mobilisation s’annonce aussi historique qu’elle semble l’être, on l’a vu avec le vote anticipé, Joe Biden pourrait avoir de bonnes chances de gagner. Toutefois, il ne faut pas oublier que l’Amérique pro-Trump est extrêmement mobilisée et que les républicains ont quand-même pas mal d’avantages dans leur répartition démographique au sein des États clés. Sur ce, je crois qu’on n’est pas à l’abri d’une surprise, car je pense que le vote sera très serré et qu’on ne pourra pas avoir les résultats tout de suite. À mon avis, cela va prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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