Interview – Gunter PAULI, Inventeur de « l’économie bleue », Fondateur de ZERI (Zero Emissions Research and Initiatives), Auteur de l’ouvrage de référence : « L’économie bleue 3.0 »

Entretien publié le 09 Mars 2019

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour Gunter PAULI, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Gunter Pauli : Je m’appelle Gunter Pauli. Je suis un entrepreneur, un innovateur et le créateur du concept d’économie bleue. J’interviens internationalement à travers différents projets entourant ce concept et je tente de démontrer que ce type d’économie représente un modèle grandement adapté pour la planète.

CADE : Vous êtes le chantre de l’économie bleue. On vous présente comme étant le « Steve Jobs du développement durable ». Quelle définition donnez-vous à l’économie bleue, ce concept qui va plus loin que l’économie verte ?

Gunter Pauli : L’économie bleue est en soi une proposition pour changer de modèle économique. Aujourd’hui, on a une économie qui se base sur le principe suivant : Celui qui triomphe dans le jeu concurrentiel global est celui qui triche le plus. Sinon, comment expliquez-vous qu’on puisse concurrencer des pays tel que le Brésil, le Bengladesh, la Chine … des pays qui ne respectent pas les règles économiques, mais aussi sociales et même écologiques. La seule manière de les concurrencer c’est d’adopter un même comportement voire pire. Ce phénomène mondial fondé sur une concurrence déloyale rajouté à la mauvaise exploitation des ressources offertes par la Terre sont autant de causes qui m’ont mené à penser l’économie bleue.

Entre le ciel, la terre et l’eau, il faudra trouver les moyens permettant d’exploiter au mieux les ressources disponibles. Et, au-delà de l’efficacité, la grande priorité c’est la résilience.

L’économie bleue est donc un modèle économique, qui s’inspirant des écosystèmes naturels, vise à satisfaire les besoins de l’Homme en faisant en sorte que tout ce qui est produit puisse être réutilisé ; un déchet devenant une source d’énergie dans le cadre d’un autre processus de fabrication.


CADE : Votre livre phare s’intitule « L’économie bleue 3.0 ». Quelle en est l’idée centrale 

Gunter Pauli : L’idée phare étant que nous devons nous inspirer de la nature pour construire nos modèles de vie. Dans notre quête des solutions de vie, la totalité fut déjà inventée, développée et améliorée durant des millions d’années. L’Internet en est un parfait exemple ; car il est présent dans la terre et celui-ci est infiniment plus performant que la technologie Internet existant aujourd’hui.

CADE : Quelle différence faites-vous entre l’économie bleue et l’économie circulaire ? 

Gunter Pauli : L’économie circulaire permet de concevoir un système de production de manière efficace et durable en limitant l’émission de déchets. Cependant, elle ne permet pas de remettre en question l’ensemble du modèle économique dominant. Et, c’est ce changement de paradigme qui est proposé par l’économie bleue, laquelle s’oppose au modèle économique actuel qui génère trop de déchets et en recycle très peu.

CADE : Quelles sont les missions de l’organisme non gouvernemental ZERI (Zero Emissions Research and Initiatives) dont vous êtes le fondateur ?

Gunter Pauli : La première mission de la fondation ZERI est d’inspirer les gens à travers le développement de projets créés sur la base d’écosystèmes naturels assurant le bien-être des Hommes de manière durable tout en démontrant que la mise en place d’un tel modèle économique est techniquement possible. Ensuite, inviter toutes les personnes intéressées à suivre les principes de l’économie bleue et à participer aux actions de sensibilisation. Pour finir, réveiller l’entrepreneur qui est en chacun de nous, non pas pour s’enrichir et dominer mais pour agir dans le sens du bien commun.

CADE : Vous dites la chose suivante : « Voyons les déchets comme des matières premières ». Pouvez-vous illustrer ce principe par un exemple pratique ? 

Gunter Pauli : Il n’existe pas de déchets dans la nature. Tout est toujours réutilisé comme matière première, énergie ou nutriment. Ce qui revient à dire que l’Homme est le seul être vivant capable de produire un bien qui ne correspond à aucun besoin identifié au préalable.

Un exemple concret de procédé basé sur les principes de l’économie bleue est : une activité minière qui engendre des déchets, lesquels sont triturés pour ensuite être convertis en papier pierre pouvant être utilisé indéfiniment grâce à un mécanisme qui consiste à recycler continuellement les minéraux contenus dans le papier pierre. Ce genre de système permet de contourner ce qui se fait actuellement. Au lieu de réclamer aux entreprises minières de gérer leurs déchets, on pourrait les convaincre de concevoir des dispositifs pouvant en extraire de la valeur ajoutée. Cela dépasse donc le stade de l’économie verte, car il ne s’agit plus de polluer moins, mais de ne plus polluer du tout. Cependant, afin d’éliminer la production de déchets, il faudra persuader les industriels de changer leurs méthodes de production en adoptant une approche économique inspirée des écosystèmes naturels.

CADE : Quels bénéfices pourrait-on tirer de la mise en place d’un système économique maritime fondé sur les principes de l’économie bleue ? 

Gunter Pauli : L’économie maritime a été complètement oubliée. Pourtant les opportunités économiques fournies par le milieu marin sont multiples. A titre illustratif, des forêts d’algues selon leur importance peuvent produire jusqu’à 1000 tonnes de biomasse par an. Dans le cas de l’agriculture génétiquement manipulée à l’aide d’engrais synthétiques, d’herbicides et de pesticides on arrive au maximum à 10 tonnes de biomasse par an. La productivité de l’océan est de ce fait largement supérieure à celle de l’agriculture moderne basée sur les procédés scientifiques les plus avancés.   

CADE : Comment percevez-vous l’évolution du concept d’économie bleue dans la période post-Covid ? 

Gunter Pauli : La COVID-19 est devenue aujourd’hui une obsession pour tout le monde. Il ne faudrait pas oublier que les virus représentent la première forme de vie sur Terre. L’économie bleue n’est pas et ne sera jamais post-Covid. Elle existe aujourd’hui pour répondre aux besoins de l’humanité et de la nature tout comme il en sera demain. Donc, la COVID-19 n’aura absolument aucun effet dans le développement de l’économie bleue.

CADE : Si un pays comme l’Algérie décide de développer un modèle économique fondé sur les principes de l’économie bleue, comment pourrait-il procéder ? 

Gunter Pauli : Si un jour l’Algérie souhaite réellement développer un modèle économique fondé sur les principes de l’économie bleue, il lui faudra avant tout établir un portefeuille d’opportunités. Il n’est pas nécessaire de faire appel à des cabinets de consulting multinationaux pour concevoir des analyses stratégiques traditionnelles. La priorité est toutefois de se concentrer sur l’écoute de la nature et l’identification précoce d’opportunités n’existant pas encore.   

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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