Le rôle de l’État stratège dans la mise en place d’une démarche systémique participant à réduire les impacts économiques de la crise sanitaire du Covid-19 – Entretien avec Bernard Besson, Auteur et Expert en Intelligence Économique

Entretien publié le 16 Mars 2021

Centre Algérien de Diplomatie Economique : Bonjour Bernard BESSON, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Bernard Besson : Bonjour, Je suis consultant en intelligence économique, intervenant et auteur d’’ouvrages sur le sujet (Dunod, IFIE). J’interviens notamment auprès des ingénieurs et scientifiques de France (IESF). Je suis membre de la commission intelligence économique du MEDEF Ile de France. Depuis quelques années j’ouvre le cycle annuel d’intelligence économique de l’IHEDN à Paris. J’enseigne aussi à l’Ecole européenne d’intelligence économique de Versailles. Avant de rejoindre le secteur privé en 2010 j’avais la charge des PME et du programme universitaire français de formation à l’intelligence économique.

Il m’arrive parfois de commettre des fictions sur la guerre économique (Odile Jacob, Calmann Levy, le Seuil, The French book) Une fiction est un mensonge qui dit la vérité…

CADE : Le 7 Mai 2020, vous aviez participé au webinaire organisé par Veillemag ayant pour intitulé : Ce que nous apprend la crise du covid-19 sur l’Etat-stratège. Comment définiriez-vous l’Etat-stratège ? Et, quel lien faites-vous entre ce concept et le confinement mis en place pour lutter contre le COVID-19 ?

Bernard Besson : L’Etat-stratège est d’abord une vision partagée entre les administrations et la population entre les élus et les électeurs. Il n’exclut personne à priori. Le stratégique peut surgir à n’importe quel moment sur des sujets très différents. L’Etat stratège est souple, il ne s’enferme pas dans des catégories ou des listes de secteurs dit stratégiques que la réalité se chargera de contourner.

L’Etat stratège doit venir du bas autant que du haut, il conjugue l’horizontalité des savoir-faire avec la verticalité de l’autorité légitime. L’Etat-stratège est celui qui supprime les barrières à l’échange d’informations entre secteurs privés et publics, entre secteur marchand et administrations.

Surtout l’Etat stratège anticipe les problèmes et les crises. Il ne se laisse pas surprendre. Il écoute les citoyens et identifie les problèmes, il recense les expertises de la nation et les alloue dans un climat de confiance à la résolution des difficultés.

Il n’a pas besoin d’un budget supplémentaire, il ne coûte rien sinon de la patience et de l’intelligence collective. Cela rend sa mise en œuvre difficile. Il appelle le concours des bonnes volontés. Il ne se cache pas car les problèmes de la nation ne peuvent être occultés. L’Etat stratège est présidé par le président de la République, le Premier ministre ou le Roi selon les traditions locales.

Cette définition n’a rien d’utopique. J’ai participé en France à sa mise en œuvre aux côtés des Hauts responsables à l’intelligence économique entre 2003 et 2010 année où j’ai quitté le service de l’Etat. J’en ai rendu compte dans plusieurs articles et ouvrages notamment la quatrième édition de mon Introduction à l’intelligence économique Amazon Kindle 2021

CADE : L’Etat-stratège est-il compatible avec la mondialisation au prisme de la pandémie de COVID-19 ?

Bernard Besson : La pandémie est un révélateur des forces et des faiblesses de l’État stratège. En Europe tous les États avaient depuis 2019 accès aux mêmes informations concernant le virus. Mais les stratégies furent différentes avec des résultats contrastés. Cela démontre qu’il existe des stratégies plus efficaces que d’autres. La performance ne tient pas à l’information mais à la pertinence des questions souvent non conformistes que L’État autorise, encourage.

Un État qui sait tout sur tout est le contraire d’un État stratège. Est stratège celui qui cherche des réponses aux questions qu’il a été capable d’inventer. La stratégie n’est pas dans la donnée mais dans le questionnement collectif autour de la donnée ou de l’absence de données. L’oral est infiniment supérieur à l’écrit car il fabrique des étonnements. Ce sont ces étonnements qui permettent d’anticiper les problèmes et d’imaginer des solutions.

La pandémie est une crise systémique qui appelle une pensée systémique. L’une des faiblesses de la France réside dans la part prépondérante qui découle de la pensée analytique. Celle-ci découpe les problèmes, elle les segmente pour réorganiser les choses. Nous sommes dans une démarche scientifique cartésienne. C’est ce qui a permis de reconstruire le pays après la Seconde guerre mondiale et de surmonter à la fin des Empires coloniaux.

L’esprit français est moins à l’aise avec la pensée systémique qui relie des phénomènes « hors sujet ». Par exemple le plan comptable d’une entreprise soumis à la pensée analytique dit que tout va bien. Une vision systémique nous autorise à prendre en compte le prochain divorce du couple dirigeant qui a déjà vendu l’entreprise aux Chinois. La veille technologique d’un fabricant de tondeuses à gazon dit que sur le marché les technologies françaises sont les meilleures. La pensée systémique nous apprend qu’un laboratoire agricole suisse vient d’inventer un gazon qui ne dépasse pas deux centimètres ! Notre modèle économique s’effondre.

Nous sommes au cœur du cœur des biais cognitifs français où l’on déteste s’occuper des affaires qui ne nous regardent pas. Chacun fait son métier sans regarder les émotions adjacentes où s’intéresser aux actions d’influence des autres. C’est le travail en silos, le contraire d’une démarche d’intelligence économique.

CADE : En France, le concept d’Etat-stratège pourrait-il rimer avec la relocalisation des principales activités industrielles ?

Bernard Besson : La pandémie a fait prendre conscience au pays des menaces qui pèsent sur sa souveraineté économique ; notamment dans les domaines de la cybersécurité ou de la santé. Le président de la République a souligné cet aspect. Il est certain qu’il y aura des relocalisations mais pas forcément dans tous les domaines.

L’État stratège est pragmatique. Il place l’intérêt à moyen et à long terme du pays au-dessus des écoles et des idéologies. S’il faut être libéral il sera libéral, s’il faut être interventionniste, il le sera. Selon une formule célèbre il peut être les deux « en même temps ». Il n’est ni de droite ni de gauche. Ces catégories dans le contexte français ont perdu de leur importance.

CADE : Vous évoquez l’idée que dans un monde numérisé et globalisé, l’Etat-stratège ne peut pas se permettre de faire l’économie d’une réflexion sur l’intelligence économique. Dans quelle mesure l’intelligence économique serait-elle utile à l’Etat-stratège ? 

Bernard Besson : L’intelligence économique est utile à l’État stratège dans la mesure où elle lui fournit une manière de penser et d’agir accessible à tout le monde, compréhensible par chacun. Mais surtout l’intelligence économique est un programme de réforme de l’État. Sans dépenser un euro supplémentaire et à partir de la réallocation des intelligences individuelles de ses fonctionnaire, l’État augmente sa perception du réel, son intelligence des risques, son intelligence inventive, ses capacités, d’influence et de contre influence.

CADE : Quelles sont, en France, les instruments de l’Etat-stratège ?

Bernard Besson : Ils existent et font un excellent travail. Je pense à l’ADIT[1], la BPI, Business France et à Team France Export. A l’ANSSI[2], au SISSE[3] mais aussi à de nombreuses associations comme la Commission intelligence économique du MEDEF Ile de France ou la Commission intelligence économique des ingénieurs et scientifiques de France (IESF).

Les instruments d’une politique d’intelligence économique conséquente doivent être répartis à parité dans le secteur public et le secteur privé. Surtout, ils doivent se parler.

Au cours de mes audits dans la fonction publique et dans le secteur privé j’ai constaté que les organisations où l’on se parlait dans un climat de confiance étaient à la fois plus inventives plus innovantes et mieux protégées. Car un risque dont on parle est réduit en général de 50 %.

Les instruments ne sont pas tout. Il faut une politique afin de les coordonner. Celle-ci implique une conviction, un patriotisme qui ne peuvent procéder en France comme en Algérie que de la présidence de la République. Sur ce socle se met en place une politique d’intelligence économique à la fois offensive et défensive.

Au titre du défensif j’ai développé dans le détail le contenu et la forme de ce que l’on appelle le protectionnisme intelligent [4]qui ne s’embarrasse ni de taxes douanières ni de règlements ou d’usines à gaz.

CADE : Un pays comme l’Algérie devrait-il s’intéresser au concept d’Etat-stratège dans sa lutte économique post Covid-19 ? De quel modèle(s) pourrait-il s’inspirer ? 

Bernard Besson : Je pense que l’Algérie doit comme la France s’intéresser aux politiques d’intelligence économique des autres pays. C’est ce que nous a demandé en 2003 Jean Pierre Raffarin alors Premier ministre. Je me suis rendu pour ma part sous l’autorité d’Alain Juillet dans plusieurs pays voir comment cela se passait. J’ai beaucoup appris.

L’Algérie peut faire la même chose. Je ne connais pas votre beau pays. Mais l’expérience me suggère un conseil. Ecoutez d’abord tous les Algériens qui ont des choses à dire sur les différents chapitres de l’intelligence économique. Donnez la parole à ceux qui n’ont pas toujours été reconnus. C’est ce que nous avons fait en France.

Le Haut responsable réunissait périodiquement au SGDSN[5] tous les représentants des associations, les universitaire et les professions concernés par la démarche d’intelligence économique. Avant d’aller chercher des modèles ailleurs découvrez l’intelligence économique algérienne car elle existe déjà. Il suffit d’écouter avec empathie et avec l’autorité affirmée de la présidence de la République ceux que l’on écoute rarement. C’est une tâche exaltante.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.


[1] Agence pour la diffusion de l’information technologique

[2] Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information

[3] Service de l’information stratégique et de la sécurité économique

[4] Le protectionnisme intelligent in Introduction à l’intelligence économique page  148 à 163 Amazon Kindle 2021

[5] Secrétariat général de la sécurité et de la défense nationale

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