« Survivre à la guerre économique » – Entretien avec Olivier de Maison Rouge, Avocat en droit des affaires, spécialisé dans les questions d’intelligence économique et de sécurité numérique

Entretien publié le 12 Février 2021

Centre Algérien de Diplomatie Économique : Bonjour Olivier de Maison Rouge, pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Olivier de Maison Rouge : Je suis avocat en droit des affaires, depuis une vingtaine d’années, basé à Clermont-Ferrand et à Paris. J’ai fait des études d’histoire, de droit et de sciences politiques ce qui a attisé ma curiosité et m’a permis d’avoir une vision assez transverse des activités humaines.

Depuis une quinzaine d’années désormais, je me suis spécialisé dans des domaines plus spécifiques, d’abord contrats commerciaux (distribution, franchise, marques et savoirs-faires), propriété intellectuelle et numérique, puis dans le champ de l’intelligence économique.

Plus précisément, concernant cette seconde activité, j’ai développé une compétence particulière en raison de dossiers à fort enjeu que j’ai traités, liés à des questions d’espionnage économique et de pillage technologique. J’ai ensuite été associé à des initiatives législatives ou gouvernementales afin de faire évoluer le droit dans le domaine de la protection des données stratégiques : secret des affaires, contre-mesures envers les procédures extraterritoriales, sécurité économique, cybersûreté, etc.

Aujourd’hui, mon activité professionnelle – et intellectuelle – est essentiellement orientée dans le cadre de cette approche stratégique, non sans ressort géopolitique. Je conseille notamment des entreprises, des grands corps de l’État, des services de renseignement, des chambres consulaires et des élus. Ce qui fait de moi, pour partie, un acteur de la souveraineté économique et juridique.

CADE : Après un premier ouvrage intitulé « penser la guerre économique », le deuxième opus de votre trilogie consacrée à la guerre économique mondiale est intitulé « survivre à la guerre économique ». Quels sont les principaux aspects différenciant vos deux ouvrages ?

Olivier de Maison Rouge : Le premier ouvrage se voulait une réflexion théorique sur les questions contemporaines de guerre économique. Cela s’est traduit par une approche doctrinale, complétée par un bréviaire que j’ai nommé « stratégique », en ce que j’ai référencé et chapitré des maximes, réflexions et citations empruntées aux grands stratèges historiques, déclinées dans le champ de la guerre économique.

Dans mon dernier ouvrage consacré à la guerre économique, j’ai emprunté une autre voie, voulant développer les aspects pratiques de résilience et protection dans le cadre de la guérilla économique, qui affecte les entreprises de toute taille et les organisations humaines et économiques en général. Cela se traduit par un vade-mecum opérationnel à l’usage de tous les publics qui s’intéressent aux questions de sécurité économique, destiné à parer les risques identifiés et à réduire l’incertitude, notamment en ces temps troublés.

CADE : Vous avez sous-titré votre deuxième opus « manuel de résilience ». À quoi renvoie ce sous-titre ? 

Olivier de Maison Rouge : La période actuelle n’est pas sans tumulte de toute nature. Cela créée mécaniquement des insécurités et de toute sorte. Il faut dès lors, pour traverser ces turbulences, être en mesure d’apporter des répliques robustes et de savoir résister aux agressions économiques qui s’inscrivent dans les grandes compétitions industrielles et commerciales qui relèvent de la géopolitique.

C’est pourquoi la résilience est précisément une réponse à ces besoins. C’est en ce sens que j’emploie ce terme.

CADE : Aujourd’hui, force est de constater que les États puissants cherchent à instrumentaliser le droit au service de leurs intérêts. Diriez-vous que les États ayant perdu de leur influence en faveur des institutions et firmes transnationales veulent s’approprier le droit pour accroître leur puissance sur la scène internationale ? 

Olivier de Maison Rouge : De toute évidence, à l’heure actuelle, nous quittons un monde unipolaire, où les États-Unis auront été prédominants, s’affirmant « gendarme du monde », pour basculer dans un monde sans doute bipolaire (Chine/USA), malgré des souhaits d’autres puissances de faire émerger un monde multipolaires (BRICS ou encore la France). Cela induit de fortes tensions internationales, avec des stratégies hybrides (conflits non armés, de faible ou moyenne intensité, par des moyens détournés : douanes, finances, cyber, normes, droits, etc.).

Dans le champ du droit, il ressort depuis maintenant une dizaine d’années, une véritable intention des grandes puissances belligérantes ou encore des puissances régionales (au sens de ces conflits de type hybride) de « mettre en panne » le droit international et ses institutions (ONU, OMS, OTAN, …) pour mieux asseoir leurs règles et/ou contraindre des organisations cibles. Cela s’est notamment traduit par l’extraterritorialité du droit, qui montre une instrumentalisation unilatérale du droit au bénéfice exclusif de grandes puissances. Actuellement, c’est dans le cadre de la « guerre technologique » dans le cyberespace, que le droit est dévoyé.

CADE : Comment situez-vous l’Europe dans cette guerre économique mondiale ? Et, de quelles armes dispose-t-elle pour y faire face ?

Olivier de Maison Rouge : Je crains que l’Europe, à l’origine, n’ait pas été conçue dans l’esprit de ses fondateurs pour être une puissance. L’Europe est un assemblage composite de nations multiséculaires, poursuivant des intérêts parfois divergents. Elle est en outre traversée depuis la Guerre froide, par des débats opposants les tenants d’une défense gouvernée par les américains (la mission même de l’OTAN), pour faire face aux menaces venues de l’Est (Russie, puis aujourd’hui Chine), d’une part, et ceux qui prônent une stratégie de défense européenne indépendante, comme l’a incarnée en son temps le général De Gaulle, qui a dans cet esprit doté la France de l’arme nucléaire.

Les dirigeants européens actuels sont encore imprégnés de nos jours de ces courants alternatifs.

A contrario, face au tournant actuel, qui va encore générer des turpitudes pour quelques années à venir, il convient peut-être de redéfinir les objectifs européens et très certainement d’en redessiner les institutions. A mon sens – mais c’est à la fois présomptueux et ambitieux de ma part – je pense davantage à une confédération d’États indépendants, s’adossant à une superstructure européenne, soumise aux intérêts stratégiques supérieurs définis par les Nations. Cela permettrait en tout état de cause, de sortir de cet angélisme béat, et de composer un arsenal tout à la fois défensif et offensif face aux changements d’alliances qui gouvernent actuellement le monde.

En l’état des choses, disons-le très clairement, l’Europe n’est pas armée, ou très insuffisamment, pour faire face à la guerre économique. Elle est comme anesthésiée par une génération qui s’est trompée sur ses faux amis et véritables ennemis.

CADE : Pour mieux protéger les entreprises françaises, le rapport Gauvain a recommandé la mise en place de mesures urgentes dont le statut d’avocat en entreprise, qui serait essentiel à une protection optimale. En tant qu’avocat, comment percevez-vous le contenu de ce rapport ? 

Olivier de Maison Rouge : J’y suis d’autant plus favorable que j’appartiens à un syndicat professionnel (Avocats conseils de l’entreprise – ACE) où je préside une commission Renseignement et sécurité économiques qui porte ce sujet. Cette proposition n’est pas sans susciter de vifs débats qui animent la profession. Il faut bien voir que le but est précisément de permettre aux entreprises de ne pas s’exposer aux procédures extraterritoriales, dans le cadre de collectes brutales de preuves judiciaires, et ainsi de sanctuariser certaines informations stratégiques, sous couvert du secret professionnel de l’avocat en entreprise. Il conviendra toutefois de préciser les conditions d’accès à cette catégorie professionnelle, préciser les obligations déontologiques, les garanties en matières d’indépendance…

Un autre angle du rapport Gauvain, un peu trop passé inaperçu, est également de forger une souveraineté numérique afin de s’opposer à la domination des opérateurs américains, soumis au Cloud Act qui leur permet de transférer toutes sortes de données aux institutions judiciaires américaines. C’est actuellement la mère des batailles, pour laquelle je suis très sollicité.

CADE : Comment un pays comme l’Algérie peut-il survivre dans la guerre économique mondiale ?

Olivier de Maison Rouge : L’Algérie est un grand pays (plus grand que la France par la taille à ma connaissance), doté de ressources énergétiques, et qui appartient à l’espace Méditerranée. Une excellente initiative de dialogue avait d’ailleurs été instituée avec l’Union pour la Méditerranée sous le Président Sarkozy. Il conviendrait sans doute de réactiver ce dispositif.

Je pense que l’Algérie doit pouvoir tout à la fois être une voix forte en lien avec la France – sur des rapports apaisés – sur cette façade de la Méditerranée, tout en s’inscrivant dans une démarche de diversification économique avec une meilleure répartition des richesses, dans le cadre d’accords commerciaux privilégiés avec la France. Sans vouloir rouvrir des plaies historiques, je pense qu’il faut désormais retrouver les conditions d’un échange apaisé, pour renforcer un partenariat manqué lors de l’indépendance en 1962.

Moi-même, j’ai participé à des échanges culturels avec Alger, avec beaucoup de satisfaction.

Ce serait une première réponse à la guerre économique, en renforçant cette sphère d’influence réciproque au défi des agressions externes.

CADE : Pouvons-nous imaginer que le dernier livre de la trilogie puisse s’intituler « Vivre en paix dans le monde » ou est-ce trop utopique au regard de l’évolution probable des conflits actuels ?

Olivier de Maison Rouge : Il me faudra évidemment conclure cette trilogie sur la guerre économique. À cet effet, je reprendrais à mon bénéfice la locution latine « si vis pacem para bellum ». Autrement dit : il faudra être en mesure de gagner la guerre économique pour trouver les conditions de rapports internationaux apaisés. Ce sera donc un plaidoyer pour l’indépendance stratégique.

Entretien réalisé par l’équipe du Centre Algérien de Diplomatie Économique.

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